Toute cette récente agitation autour de Damso m'a rappelé une histoire que j'aime bien: celle du 2 Live Crew. Eux aussi faisaient du rap, eux aussi étaient considérés comme obscènes, eux aussi ont tapé le gros scandale. C'était en 1989-90, dans la foulée de la sortie de l'album As Nasty As They Wanna Be et du succès du single Me So Horny, ce tube qui sample la scène de la pute à 5 dollars du film Full Metal Jacket et raconte les déboires d'un ado qui a "la bite dure" et qui essaye d'en faire profiter toutes les filles du voisinage. J'étais de ceux qui ont trouvé ça drôle, crapuleux mais sexy et dansant. D'autres l'ont en revanche estimé incroyablement sexiste, misogyne et irresponsable. Pour qui avait déjà écouté Prince, l'électro à la Egyptian Lover ou même les Beastie Boys, qui jouèrent en début de carrière sur une image de gros obsédés de la fesse (Cookie Puss, She's on It...), avant de se repositionner en parfaits exemples de bobos new-yorkais bouddhistes, cela n'avait toutefois rien de très original ou même de particulièrement choquant. L'ennui, c'est que le 2 Live Crew venait du sud de la Floride, sortait ses disques sur son propre label et ne connaissait personne dans le business. Autrement dit, ces types étaient plus faciles à emmerder que les artistes signés chez Warner ou EMI, forcément défendus en cas de procès par des batteries d'avocats de premier plan.
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Toute cette récente agitation autour de Damso m'a rappelé une histoire que j'aime bien: celle du 2 Live Crew. Eux aussi faisaient du rap, eux aussi étaient considérés comme obscènes, eux aussi ont tapé le gros scandale. C'était en 1989-90, dans la foulée de la sortie de l'album As Nasty As They Wanna Be et du succès du single Me So Horny, ce tube qui sample la scène de la pute à 5 dollars du film Full Metal Jacket et raconte les déboires d'un ado qui a "la bite dure" et qui essaye d'en faire profiter toutes les filles du voisinage. J'étais de ceux qui ont trouvé ça drôle, crapuleux mais sexy et dansant. D'autres l'ont en revanche estimé incroyablement sexiste, misogyne et irresponsable. Pour qui avait déjà écouté Prince, l'électro à la Egyptian Lover ou même les Beastie Boys, qui jouèrent en début de carrière sur une image de gros obsédés de la fesse (Cookie Puss, She's on It...), avant de se repositionner en parfaits exemples de bobos new-yorkais bouddhistes, cela n'avait toutefois rien de très original ou même de particulièrement choquant. L'ennui, c'est que le 2 Live Crew venait du sud de la Floride, sortait ses disques sur son propre label et ne connaissait personne dans le business. Autrement dit, ces types étaient plus faciles à emmerder que les artistes signés chez Warner ou EMI, forcément défendus en cas de procès par des batteries d'avocats de premier plan.Souvenons-nous du contexte. C'est Prince qui avait allumé le feu aux poudres moralisatrices, quelques années auparavant, avec sa chanson Darling Nikki, celle où il relate sa rencontre chaudasse avec une femme libérée et dominatrice. Alors âgée de 11 ans, la fille de Tipper et Al Gore, le futur vice-président des États-Unis, en était raide dingue. Ce qui choqua considérablement sa mère, au point que Tipper Gore développa l'idée fixe de partir en croisade contre l'immoralité dans la musique pop. Pour ce faire, avec l'aide Susan Baker, l'épouse de James, un ponte républicain des années Reagan/Bush, elle crée le Parents Music Resource Center (PMRC). Sur la durée, ce groupe de pression n'aboutira pas à grand-chose, sinon à ce que les disques contenant des paroles susceptibles de choquer aient ce sticker "Parental Advisory" imprimé sur leurs pochettes. Aujourd'hui, on sait que ça a surtout été détourné en bon argument marketing mais en 1985 et pour une grosse dizaine d'années, ces "Washington wives", ces "épouses de Washington", pensent vraiment qu'elles vont parvenir à moraliser l'industrie. Le PMRC secoue le cocotier culturel, remet en cause la liberté d'expression et provoque des emballements médiatiques, moraux et procéduriers. Le panel des artistes attaqués est large: de Twisted Sisters, Van Halen et Black Sabbath à Madonna, Sheena Easton et Cindy Lauper, en passant par Frank Zappa et les Dead Kennedys. Ne sont pas visés que des performers se la racontant du slip. Lorsqu'en 1985, le PMRC publie "The Filthy Fifteen", soit son Top-15 des chansons les plus "crasseuses", on y reproche aussi à Mercyful Fate et Venom de faire la promotion de l'occulte.Toutes proportions gardées, se déroule alors en fait aux États-Unis ce qui est peut-être bien en train de recommencer aujourd'hui sous nos yeux. De vains débats sur la liberté d'expression, des appels à la censure d'état. Des discussions interminables sur cette idée que la culture influence ceux qui la consomment, autrement dit, que si un rappeur parle mal des femmes, que le baiser à la Belle au bois dormant n'est pas consenti ou qu'un acteur français fume une cigarette dans l'un de ses films, cela risque bien de donner de très mauvaises idées et de très mauvais exemples aux jeunes fans. La volonté de départ est peut-être légitime, cela se discute: protéger les enfants et les préados d'artistes parlant ouvertement de sexe, de violence et surjouant le mauvais genre. Dans les faits, cela revient toutefois souvent à simplement chercher à se défendre d'une soi-disant corruption morale, à tenter de réduire l'expérience humaine, à catégoriser ce qui serait civilisé de ce qui serait barbare. Aux États-Unis, fin des années 80, le lobbying moral du PMRC avait abouti à des scènes cocasses: Twisted Sisters sommé d'expliquer ses paroles au Sénat, notamment. Mais tout cela n'était pas que drôle ou folklorique. Des carrières ont été brisées par les Washington Wives, les associations qu'elles inspirèrent et les emballements qui découlèrent de leur croisade. Des magazines rock ne furent plus distribués par les grandes chaînes de supermarchés au motif qu'y étaient interviewés des artistes considérés comme sulfureux. La campagne menée par Jello Biafra, le chanteur des Dead Kennedys, contre le PMRC, et le procès pour obscénité qui lui prit pas mal de temps entre 1985 et 1986, précipitèrent la fin de son excellent groupe, en plus de financièrement et physiquement lessiver le chanteur. Pour faire court, disons que le 2 Live Crew a quant à lui d'abord eu affaire aux bigots de Floride: une association de mères outragées (et homophobes!), un shérif zélé, un juge et un gouverneur de droite. Ainsi qu'à un activiste totalement dingue du nom de Jack Thompson, un avocat depuis radié du barreau devenu célèbre pour ses déboires avec l'industrie du jeu vidéo et qui a plus récemment exigé de Facebook 40 millions de dollars parce que des utilisateurs y postaient des insultes à son égard. En 1990, cette petite bande parvient donc à faire condamner le 2 Live Crew pour obscénité et à l'interdire sur tout le territoire de Floride. C'est un chouette coup de pouce. Le groupe connaît en effet dans la foulée son quart d'heure de gloire: 2 millions d'exemplaires vendus, du temps d'antenne à gogo, des articles pour ou contre, l'intérêt d'une major... Les concerts sont délirants, surtout celui où les flics arrêtent tout le monde, sauf le DJ, vu que c'est le seul à la boucler sur scène. Au nom du First Amendement, des artistes de premier plan prennent alors la défense du 2 Live Crew, parmi lesquels Bruce Springsteen, qui leur permet de gratuitement transformer Born in the USA en Banned in the USA. Mais tout va trop vite et le groupe s'autodétruit suite à des bagarres d'ego. Cela finit mal, cela finit bien: en 1992, une cour d'appel annule finalement toutes les charges. Appelé à étaler sa science lors du jugement, un expert est parvenu à convaincre le jury que c'était bel et bien de l'art et non de l'obscénité. Le 2 Live Crew découle à la fois de la tradition hip-hop et de la chanson paillarde afro-américaine, proclame le juge. Affaire classée. C'est cocasse de se souvenir de tout ça aujourd'hui, alors que les Washington Wives sont encore plus oubliées que le 2 Live Crew et que des années durant, avant Orelsan et Damso, on n'avait plus trop entendu parler du concept d'incitation culturelle dans le domaine musical, ce genre de panique morale étant désormais généralement cantonnée au secteur des jeux vidéo. C'est que c'est compliqué, l'incitation culturelle. Je fais partie d'une génération qui a vu Mad Max et L'Exorciste alors que pas tout à fait sorti de l'enfance et qui, à 13 ans, a aimé Soft Cell et Frankie Goes To Hollywood alors que ces groupes chantaient principalement les joies du chemsex gay sado-maso. Je trouve que je m'en porte plutôt pas mal. Dans l'un de ses podcasts, Bret Easton Ellis défendait d'ailleurs ça complètement, y trouvait carrément un grand bénéfice: un ado très tôt exposé à des choses dures (culturelles s'entend) avait, selon lui, des chances de se construire une meilleure carapace et une plus grande ouverture au monde que les "snowflakes" pour qui les "helicopter parents" exigeaient continuellement des "safe-spaces" et des "trigger warnings". Moi, j'ai sinon toujours soutenu que si on voulait m'interdire de jouer à GTA et à Manhunt, la logique voudrait alors que l'on interdise aussi aux policiers les films de Charles Bronson et le Duel de Steven Spielberg aux détenteurs de permis C mais c'était plutôt pour déconner. Je ne sais à vrai dire pas trop quoi penser de tout ça. Ce n'est pas un débat facile et c'est bien pourquoi il ne faut surtout pas le laisser aux mains des mères outragées, des bobonnes avant l'âge, des pisse-vinaigres et des curetons du XIXe siècle réincarnés en politiciens populistes. À l'époque du scandale 2 Live Crew, Kate Pierson, l'une des chanteuses des B-52's avait eu cette sortie pour moi déterminante: "En tant que femme, ce que raconte ce groupe m'offense, mais en tant qu'Américaine, je tiens par-dessus tout à la possibilité pour ces types de pouvoir continuer à déblatérer des grosses conneries." C'est ce que je pense aussi et pourvu que ça dure. Parce que ce n'est vraiment pas certain que cela soit encore permis longtemps.