La dernière fois qu'il a joué à Bruxelles, c'était au Fuse, le club techno mythique de la capitale. Encore avant, c'était à Bozar. Appelez ça le grand écart. Le 30 mars prochain, le Luxembourgeois Francesco Tristano enchaînera les deux casquettes lors d'une seule et même soirée: en ouverture du festival Listen! (lire notre article), à Flagey, il commencera par un piano solo au Studio 4, avant de brancher les ordis et les synthés pour un live électronique dans le hall principal. Cela fait un moment que la musique classique s'est acoquinée avec la techno. Rares sont toutefois ceux qui, comme Francesco Tristano, ont pratiqué ce rapprochement avec autant de naturel et d'obstination. "Il n'y a pas très longtemps, je suis retombé sur une photo de moi, gamin. Je devais avoir dix, douze ans. Sur l'image, j'ai installé mon synthé à côté du piano et je joue des deux en même temps. Finalement, aujourd'hui, je ne fais rien d'autre." Pour ceux qui pensaient voir dans le mélange classique/électronique pratiqué par Tristano un acte de rébellion, c'est raté. En fait, c'est un héritage...
...

La dernière fois qu'il a joué à Bruxelles, c'était au Fuse, le club techno mythique de la capitale. Encore avant, c'était à Bozar. Appelez ça le grand écart. Le 30 mars prochain, le Luxembourgeois Francesco Tristano enchaînera les deux casquettes lors d'une seule et même soirée: en ouverture du festival Listen! (lire notre article), à Flagey, il commencera par un piano solo au Studio 4, avant de brancher les ordis et les synthés pour un live électronique dans le hall principal. Cela fait un moment que la musique classique s'est acoquinée avec la techno. Rares sont toutefois ceux qui, comme Francesco Tristano, ont pratiqué ce rapprochement avec autant de naturel et d'obstination. "Il n'y a pas très longtemps, je suis retombé sur une photo de moi, gamin. Je devais avoir dix, douze ans. Sur l'image, j'ai installé mon synthé à côté du piano et je joue des deux en même temps. Finalement, aujourd'hui, je ne fais rien d'autre." Pour ceux qui pensaient voir dans le mélange classique/électronique pratiqué par Tristano un acte de rébellion, c'est raté. En fait, c'est un héritage... Quand on l'appelle sur un numéro espagnol -il vit une partie de l'année à Barcelone, où il a son studio-, le musicien commence d'ailleurs automatiquement par déplier sa bio. "Tout est relié à l'enfance." Elle débute du côté de Luxembourg, en septembre 1981. Quelques décennies plus tôt, son grand-père ouvrier a quitté l'Italie pour venir travailler au Grand-Duché. Il lui doit d'avoir grandi dans une famille animée d'une "vraie conscience politique", clairement de gauche. La musique, elle, vient plutôt de sa mère, "qui en écoutait non-stop, du matin au soir". Au programme, Bach, Vivaldi, mais aussi Pink Floyd, Ravi Shankar ou Jean- Michel Jarre. L'éclectisme, déjà... Dans le salon, elle a installé un piano. Même si personne dans la maison ne sait alors en jouer. "C'était un meuble qui sonnait, rien d'autre. Tout petit, on me faisait marcher sur les touches du clavier. Je pense que c'était une acquisition stratégique..." La méthode fonctionne. À cinq ans, sans aucune pression, le petit Francesco commence les cours. Vers dix ans, on lui fait comprendre qu'il a du potentiel, voire un vrai talent. Selon ses propres mots: "j'ai réalisé que si j'étudiais, si je travaillais dur, je pouvais m'améliorer"... Ses profs commencent à voir en lui un jeune prodige. Il assure pourtant qu'il n'était pas différent de ses camarades: "je n'étais pas du tout l'enfant qui reste enfermé à travailler son instrument huit heures par jour". Son véritable avantage est tout autre: contrairement à ses potes d'école, lui sait. Il sait qu'il ne pourra jamais se passer de musique. Et du coup, il fonce. Conservatoire de Luxembourg, puis Bruxelles où il passe trois ans en élève libre, avant de filer à Paris. À quinze ans, il est prêt à embarquer pour New York. On lui fait remarquer qu'il n'a même pas son bac. Un an plus tard, le diplôme en poche, il est inscrit à la prestigieuse Juilliard School... On est à la fin des années 90. Les tours jumelles s'élèvent encore hautes et fières, tenant leur rang sur le skyline de Manhattan. "Une période pré-11/09 encore très ouverte, très dynamique." Plongé dans la jungle urbaine, Francesco Tristano découvre alors les clubs et la musique dance. "J'ai été pris de court. Je ne comprenais pas. C'était l'époque où Daft Punk venait de sortir son premier album. J'ai commencé à rejouer un morceau comme Around The World." À partir de cette "épiphanie" électronique, il remonte la piste jusqu'aux pionniers de la techno de Detroit. Au passage, il réalise qu'il n'y a pas forcément de contradiction entre sa recherche virtuose, son bagage classique et les syncopes des musiques électroniques. Au contraire. "Il ne faut pas oublier que la musique baroque est aussi basée sur la basse continue, exactement comme la techno. Tout cela m'a énormément inspiré dans ma manière de composer ou d'appréhender le classique." Le jeune musicien va donc s'échiner, non pas à mélanger les styles, "mais plutôt à faire les deux."En concert, par exemple, il prend l'habitude de terminer son récital par une reprise de Strings of Life, l'hymne techno signé Derrick May. C'est le cas en 2005, à Paris, au Théâtre des Bouffes du Nord. Tristano y enchaîne Bach, des oeuvres contemporaines de Dusapin ou Berio, et sa version du classique de Detroit. Dans la salle, Alexandre Cazac est l'un des seuls à "sauter sur son siège, à comprendre ce qui se passait", comme il l'expliquera plus tard à Libération. Passé par des gros labels indépendants comme Pias et Delabel, Cazac décide alors de lancer sa propre enseigne. Avec Yannick Matray et le DJ Agoria, il lance InFiné. Son catalogue sera inauguré par Francesco Tristano (l'album Not for Piano). Dix ans plus tard, le pianiste est toujours dans les parages. Après Scandale, avec Alice Sara Ott, sorti sur Deutsche Grammofon, et l'album Surface Tension (sur Transmat, le label de Derrick May), il a enfin bouclé le projet Versus. Il s'agit cette fois d'une collaboration avec Carl Craig, autre figure incontournable de la scène techno, qui paraîtra bientôt sur le label français. "Pour moi, il n'y a pas de différences entre les musiques. La seule chose qui change, c'est le contexte, auquel je dois m'adapter. J'aimerais bien, par exemple, arriver à faire danser le public classique. Mais le cadre reste encore et toujours très lourd et austère. À l'inverse, j'aime provoquer le public sur le dancefloor pour qu'il ne se contente pas seulement de bouger, mais tende aussi davantage l'oreille à la musique."