Mathieu Fonsny est rassuré. Son ordinateur déplié devant lui, il a passé en revue l'organigramme du festival. À un peu moins de trois semaines de son inauguration, chaque groupe a fini par trouver sa place dans le planning. Un vrai casse-tête pour un événement étalé sur deux jours, et surtout cinq salles, conviant plus d'une trentaine d'artistes...

Le FiftyFifty Lab aura lieu les 7 et 8 novembre, à Bruxelles. C'est la première édition d'un rendez-vous qui compte bien se faire une place dans un calendrier d'automne de plus en plus chargé. Ses initiateurs sont loin de débarquer dans le circuit. Derrière le projet, on retrouve en effet les sessions FiftyFifty (agence de relation presse qui propose chaque mois deux groupes émergents, dans un lieu bruxellois) ainsi que la structure Kuratedby de Mathieu Fonsny et Alex Stevens, qui programme notamment l'affiche du Dour festival, mais aussi celle de Marsatac, à Marseille. Comment est née l'idée du FiftyFifty Lab? "D'un côté, l'équipe de FiftyFifty avait envie d'organiser une session taille XXL. De l'autre, pour Kuratedby, c'était l'occasion de monter une sorte de laboratoire pour nos festivals d'été. " Ne cherchez pas ici les grosses têtes d'affiche internationales: le FiftyFifty Lab se profile plutôt comme un festival de découvertes, une tête chercheuse qui entend dénicher les grosses sensations de demain. Et ce sans restriction de genres ou de styles, mais avec tout de même une ligne directrice. Voire un concept: celui de la (smart) curation. Soit une programmation qui a été confiée à des curateurs, dans ce cas-ci une vingtaine de festivals internationaux -du Primavera espagnol aux Vieilles Charrues bretonnes en passant par le Dekmantel amstellodamois-, chacun proposant un ou deux artistes prometteurs. "C'est un peu comme si une série de grands chefs se retrouvaient pour confectionner un menu ensemble. Tout le monde a envie de surprendre et d'être surpris par les autres."

MorMor © DR

Tri sélectif

Le principe de curation n'est évidemment pas neuf. Lié au départ au monde muséal, il a pris de plus en plus de place dans celui de la musique. Dans son livre Rétromania, le critique Simon Reynolds rappelait ainsi que, dès 1991, quelqu'un comme Brian Eno mettait l'accent sur un métier destiné à prendre toujours plus d'ampleur: "La curation est probablement le nouveau job important de notre époque: il consiste à réévaluer, filtrer, digérer et relier les choses entre elles. Dans une ère saturée de nouveaux artefacts et d'information, c'est le curateur, le "faiseur de connexions", qui est le nouveau narrateur, le méta-auteur." Au moment où l'ex-Roxy Music, grand gourou de la musique ambient, écrit ces lignes dans la publication Artforum, le (World Wide) Web vient pourtant seulement d'être ouvert au public. Google, Amazon et autres Facebook ne débarqueront que plusieurs années plus tard. Autant dire qu'entre-temps, la vision eno-esque n'a pris que plus d'acuité...

Ce n'est sans doute pas un hasard si l'exemple le plus célèbre de festival basant son affiche sur les recommandations de curateurs, le All Tomorrow's Parties, a été lancé à la toute fin des années 90. Soit précisément au moment où le téléchargement illégal donnait accès à une quantité quasi illimitée de musiques. Jusqu'en 2013, le festival anglais a ainsi laissé les clés de sa programmation à des artistes comme Nick Cave, Sonic Youth, Portishead, Jim Jarmusch ou encore Matt Groening, le créateur des Simpson. Depuis, le pli de la curation a été pris par une multitudes d'événements. "Chaque jour, explique Mathieu Fonsny, Spotify publie pas moins de 40 000 nouveaux morceaux! Forcément, à un moment, vous avez besoin de quelqu'un qui vous aide à faire vos choix." De fait. Le même week-end que le FiftyFifty Lab, auront lieu également le Sonic City à Courtrai -dont l'affiche a été confiée à la Galloise Cate Le Bon (lire notre interview)- ainsi que Le Guess Who? à Utrecht, qui a notamment demandé le concours de Fatoumata Diawara ou Moon Duo pour constituer sa programmation...

Velvet Negroni © Colin Michael Simmons

La tendance n'a évidemment pas que des adeptes. "Des activités comme la simple confection d'une compilation ou la programmation de groupes pour un festival sont aujourd'hui enrobées du vernis hautement pompeux de curation", rumine volontiers Simon Reynolds. Le critique anglais n'a probablement pas entièrement tort. À force, le principe de curation n'a pas manqué d'être détourné pour être transformé parfois en simple outil marketing pour l'artiste-curateur: celui-ci bénéficie d'une soirée de festival "floquée" à son nom, en ne s'étant impliqué qu'un minimum (voire pas du tout) dans le choix des invités. En outre, l'exercice peut vite tourner à la soirée entre potes plutôt que constituer une occasion de rassembler des artistes plus inattendus... "Des labels nous ont contactés, raconte Mathieu Fonsny, pour nous proposer de prendre une soirée à leur compte. En soi, pourquoi pas, mais on trahissait alors le principe du FiftyFifty Lab tel qu'on l'a imaginé. L'avantage de demander à une vingtaine de festivals leurs coups de coeur du moment, c'est qu'a priori, ils n'ont aucun intérêt à pousser ces artistes, aucun agenda caché. Ce sont des gens qui durant toute l'année chassent les meilleurs groupes pour leur propre événement. De cette manière, on espère tomber sur le nectar, ce qui se fait de mieux en termes de live."

Double filtre

De fait, la production musicale est devenue une telle jungle qu'une boussole supplémentaire n'est pas superflue. Sur Internet, les algorithmes jouent en partie ce rôle-là. En suivant votre consommation de musique à la trace, ils permettent par exemple aux plateformes de streaming de vous glisser à l'oreille de nouvelles suggestions, et de faire remonter des artistes qui vous étaient parfois inconnus. Une manière d'élargir ses goûts? Dans les faits, les algorithmes ne font pourtant bien souvent que les renforcer, profitant de la passivité des auditeurs. En 2016, par exemple, une plateforme comme Deezer devait constater que 90% des écoutes se concentraient sur quelque deux millions de titres, soit 5% à peine du catalogue. Le mois dernier, Spotify lançait également deux nouveaux types de playlists, On repeat et On repeat rewind, soit des playlist rassemblant les titres que vous écoutez le plus souvent...

María José Llergo © DR

L'algorithme n'est donc pas la panacée. Il n'aide pas forcément à trier ou à faire des choix. Face à l'abondance, il se contente de rassurer l'auditeur plutôt que de le guider. Certains, comme l'essayiste français Frédéric Martel, se sont mis alors à parler de "smart curation". Soit l'idée d'une curation qui s'appuierait sur les machines pour débroussailler le terrain, mais sans s'en contenter. Il s'agirait de mettre au point, pour reprendre les mots de Martel, "un "double filtre" qui permet d'additionner la puissance du "big data" et de l'intervention humaine, l'association des machines et des hommes, des ingénieurs et des "saltimbanques"". Ou encore: "la "smart curation" est une forme d'éditorialisation intelligente, une sélection automatisée puis humanisée, qui permet de trier, de choisir puis de recommander des contenus aux lecteurs."

C'est précisément l'ambition que s'est donnée le FiftyFifty Lab. L'événement en a même fait son slogan: "a smart curation festival", où le nombre de vues sur YouTube ne ferait pas tout. "Bien sûr, explique Mathieu Fonsny, on regarde ce qui se passe sur les plateformes comme Spotify par exemple -plus que sur YouTube d'ailleurs, qui donne une vision sur un seul titre, là où les sites de streaming permettent d'avoir une vue plus globale de l'impact d'un artiste ou d'un courant. Mais, pour nous, les algorithmes ne constituent qu'un indicateur parmi d'autres." A fortiori quand votre secteur est celui des concerts. "Vous pouvez checker le top 10 des vidéos les plus regardées, mais ça ne vous dit toujours pas ce que l'artiste vaut sur scène. Le rap américain, par exemple, fait des chiffres énormes en termes de vue. Il a une force de frappe monumentale. Mais on n'est jamais certain de ce que ça donne en concert..."

Des concerts prévus dans divers lieux bruxellois pour un public de curieux et de professionnels. © Elodie Drareg

Son boulot de programmateur/prescripteur, Mathieu Fonsny le nourrit donc en multipliant les sources. "Ce sont mes "médias" personnels. J'entends par là aussi bien la presse, la radio, le Net, etc., que les conversations que je peux avoir avec certaines personnes, les concerts que je vais voir tout au long de l'année, les disques que j'écoute ou que d'autres me conseillent, certains endroits qui permettent de découvrir de nouveaux artistes... Là, je reviens par exemple de l'Amsterdam Dance Event, où il était possible de voir David Guetta mais d'assister aussi au nouveau live expérimental de Lizza, que je n'avais jamais vue. Toutes ces sources, tous ces inputs, font qu'à un moment donné, on se lance ou qu'au contraire on se dit que ce n'est pas pour nous." En l'occurrence, le FiftyFifty Lab a clairement entrepris de mettre l'accent sur les artistes émergents. Quelles seront les révélations de demain? C'est aussi ce que recherchent les labels. Ils n'ont d'ailleurs jamais autant multiplié les ballons d'essai. C'est un peu le paradoxe du fonctionnement d'Internet: le Web a permis une véritable profusion musicale, qui a poussé les maisons de disques à... encore davantage nourrir la "bête" avec de nouveaux artistes, en espérant que, dans le tas, certains surnageront... En août dernier, le patron de l'appli Bandsintown expliquait ainsi dans le magazine américain Billboard que le secteur des "artistes en développement" était en plein boum. Le géant Live Nation, par exemple, observait que les revenus tirés des concerts des artistes qui ne faisaient pas partie de son top 100 avaient augmenté de 32% depuis le début de l'année. Tandis que les labels indépendants représentaient l'an dernier le secteur de l'industrie musicale à la croissance la plus forte, Bandsintown indique également qu'il a vu la demande de tickets de concerts pour les artistes émergents passer de 36% en 2016 à 50% en 2019...

Une aubaine pour un festival comme le FiftyFifty Lab. Et aussi un sacré casse-tête pour ses programmateurs/curateurs, qui croulent sous les propositions... "On doit en effet être sélectif. Mais la curation, c'est précisément ça: faire des choix. En fonction de votre événement, qui a son propre ADN et s'ancre dans une géographie et une époque particulières. Donc tant mieux s'il y a beaucoup de groupes qui arrivent: le rôle de programmateur a plus de sens que jamais..."

FiftyFifty Lab, festival des festivals

QUAND? Les 7 et 8 novembre

OÙ? À Bruxelles, la trentaine de concerts/showcases prévus se répartissent entre le club de l'Ancienne Belgique, la Madeleine, l'Archiduc, le Bonnefooi et le club FFormaTT. En outre, le festival a installé son QG au cinéma Palace et a prévu des after au C12.

LE PRINCIPE? Une vingtaine de festivals -maximum deux par pays- ont sélectionné l'essentiel de l'affiche. Mathieu Fonsny précise: "On a essayé d'avoir un mix entre des grands rassemblements -comme le Primavera, Dour ou le Paléo- et des festivals de niche, comme le Plisskën à Athènes ou le Coconut, qui doit avoir une jauge de 1.000 personnes, à Saintes, en France. L'idée était aussi de trouver un équilibre entre festivals généralistes comme les Vieilles Charrues -qui viennent d'inviter... Céline Dion (sold out en moins de 10 minutes, NDLR)-, et des événements plus ciblés comme le Dekmantel, étiqueté électronique indé."

Précision: le FiftyFiftyLab cible aussi les pros -près de 200 sont attendus-, pour lesquels sont d'ailleurs prévues deux conférences (mais ouvertes, sur inscription, au public).

QUI? Quelques têtes belges connues (le rappeur Kobo, le neojazz de Glass Museum, le buzz Glauque), d'autres moins (le pari soul d'EMY); des sensations internationales comme le Canadien MorMor, l'Américain Velvet Negroni, ou le rookie grime SL; mais aussi des découvertes totales comme les Russes de Shortparis, la chanteuse de flamenco María José Llergo ou les Néerlandais de Meetsysteem.