Rappelez-vous: au début de la pandémie, il s'agissait de se confiner pour "sauver l'été"... Après quelques semaines, il fut toutefois clair que les grands événements allaient devoir faire l'impasse. Qui oserait prévoir aujourd'hui un été 2021 "normal"? Avec l'arrivée de vaccins, la situation s'est, certes, un peu éclaircie. Mais de là à garantir la tenue des événements habituels, a fortiori ceux qui mobilisent les grandes foules? Nous avons interrogé les responsables de trois d'entre eux pour en savoir plus...
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Rappelez-vous: au début de la pandémie, il s'agissait de se confiner pour "sauver l'été"... Après quelques semaines, il fut toutefois clair que les grands événements allaient devoir faire l'impasse. Qui oserait prévoir aujourd'hui un été 2021 "normal"? Avec l'arrivée de vaccins, la situation s'est, certes, un peu éclaircie. Mais de là à garantir la tenue des événements habituels, a fortiori ceux qui mobilisent les grandes foules? Nous avons interrogé les responsables de trois d'entre eux pour en savoir plus... Patrick Wallens, directeur de Couleur Café: Un peu comme d'habitude, même si on évite de payer des acomptes, généralement 50% du cachet. Sauf à quelques exceptions près comme pour Lauryn Hill, tête d'affiche qui exige d'avoir cette somme pour que l'on puisse annoncer son nom. Cette année, on a repris entre la moitié et les deux tiers des artistes programmés en 2020. On ne paie des avances qu'un mois avant le festival, ce qui n'est pas forcément le cas d'autres événements. Là, on a une trentaine de groupes confirmés, soit les trois quarts de l'affiche. Pour l'instant, il me semble que les artistes disent un peu oui à tout le monde. On aurait pu s'attendre à ce qu'ils acceptent une diminution de leur cachet par solidarité, mais ils sont autant dans la merde que les organisateurs: ils ont besoin de rattraper l'argent perdu. Alex Stevens, programmateur du festival de Dour: Chez nous, il y a trois cas de figure: les têtes d'affiche qui ont accepté de baisser leur prix, les artistes découvertes à qui on voulait assurer le même tarif que l'an dernier, et les projets qui ont explosé depuis et dont on a revu la rémunération un peu à la hausse. À Marseille, au festival Marsatac dont on assure la programmation, les cachets dépendront de la capacité autorisée pour le site. Il faut être créatif... On a commencé à programmer le Dour de cette année dès que l'édition de 2020 a été annulée. C'était en avril, je pense. Mais contrairement à d'habitude, on n'est pas partis d'une page blanche. On s'est d'abord penchés sur les groupes qui devaient venir l'an dernier et qui auraient encore du sens cet été dans notre line-up. Certains artistes ne seront plus dans l'actualité. D'autres n'ont pas prévu de tourner. Africa Express, par exemple, c'était injouable parce que Damon Albarn a prévu cette saison de se focaliser sur Gorillaz. Puis, il y en a d'autres qui font de la télé ou du cinéma et préfèrent y consacrer leur été sans savoir comment la situation va tourner. On est partis sur un festival de Dour habituel. Pas sur une version assis à table ou un festival de musique classique. Fabrice Lamproye, codirecteur des Ardentes: Finalement, la programmation est ce qui change le moins dans notre travail. On a reconstitué une affiche qui reprend en grande partie celle qui avait été prévue pour 2020. Mais en y ajoutant quand même quatre grosses têtes d'affiche: Kendrick Lamar, Cardi B, Damso et Sexion d'Assaut. Bien sûr, les contrats sont conditionnés au fait que le festival puisse avoir lieu et que sa taille ne soit pas restreinte. Peu importe les protocoles qui seront prévus, le festival n'aura lieu qu'en jauge pleine. En plus de ça, on est dans un cas particulier, dans la mesure où on inaugure un tout nouveau site, avec tout un budget lié à ce travail-là. Si on doit malgré tout annuler, ça ne veut pas dire qu'on ne fera rien - tout le monde planche sur une manière de proposer quand même quelque chose. Mais ce ne sera pas une version réduite du festival. Damien Dufrasne: Pour l'instant, le problème majeur, c'est l'incertitude. Notamment en termes d'obligations sanitaires. Si les festivals ont lieu, pourra-t-on utiliser des chapiteaux, par exemple? Dans quelle configuration? Il y a trop de choses qu'on ne maîtrise pas. Mais ça doit avoir lieu sans distanciation. Et la seule solution sera, selon moi, de mettre en place un passeport médical avec trois éléments fondamentaux: la vaccination, qu'on ne peut pas imposer en Belgique et je trouve ça normal, les tests PCR et les tests antigéniques. Étant donné nos affluences, réaliser des tests à l'entrée n'est pas possible techniquement. Ils devront être effectués en amont. Mais le gouvernement doit accepter l'idée que les tests rapides sont utiles et fonctionnent. Si on veut rouvrir la culture, il faut s'en donner les moyens. Puis les gens les plus à risque auront été vaccinés. Le masque et la distanciation, c'est utopique quand on parle d'événements de cette ampleur. Puis un Dour sans camping, ce n'est pas possible. Nonante pour cent des gens qui viennent les cinq jours dorment sur place. Après, on peut éventuellement imposer un système de circulation. Prévoir du gel hydroalcoolique partout. Rien ne nous dit que les festivaliers vont l'utiliser et on ne va pas aller vérifier s'ils dorment à deux ou à quatre dans leur tente... Patrick Wallens: En 2020, un arrêté gouvernemental ne nous obligeait pas à rembourser les tickets: on a donné un voucher valable pour 2021 et l'année suivante. En ce qui concerne l'annulation d'un artiste, si elle se passe en dernière minute, ça ne permet pas de le remplacer, c'est le jeu dans lequel tout le monde doit jouer, public compris. Si on le sait quelques semaines à l'avance, on peut tenter de remplacer l'artiste, si c'est en dernière minute, pas vraiment... Cette année, à cause du corona, le public devrait pouvoir comprendre l'une ou l'autre absence, si elles ont lieu. Fabrice Lamproye: On a remboursé ceux qui le souhaitaient -ça représente à peu près 20% des préventes de l'an dernier. Tous les autres ont reçu un voucher pour le festival de cette année. Après, tout artiste peut annuler, ça arrive. Mais un artiste comme Kendrick Lamar, par exemple, ce n'est pas un coup de bluff. Il a pris du temps pour se décider, jusqu'après le résultat des élections américaines. Mais dès lors qu'il a confirmé, il a mis au point une tournée de cinq, six festivals en Europe. Alex Stevens: C'est du 50-50. Si la vaccination permet de limiter la mortalité et le nombre de personnes aux soins intensifs, ça va changer la donne. On ne pourra pas garder les gens enfermés quand les hôpitaux ne seront plus saturés. Et si en avril-mai, tous les gens à risque ont été vaccinés... Je passe par des phases d'optimisme et de pessimisme. Les chiffres peuvent très vite évoluer. Mais dans tous les cas, le festival sera celui qu'on connaît ou ne sera pas. Dour, c'est Dour. Et c'est l'inverse de ce qu'on nous demande pour l'instant. C'est de l'ultrasociabilisation. Postposer? Impensable. On ne déplace pas dans le temps une ville de 60 000 habitants. On ne peut pas improviser un événement comme celui-là. Puis les artistes ont des tournées prévues et des agendas à respecter. On a des Américains (mais pas tant que ça), des Brésiliens ou encore des Russes à l'affiche. S'ils ne peuvent pas tous circuler, on réorganisera les scènes. On comblera les trous. Damien Dufrasne: Pour moi, il y a 70 à 80% de chances que le festival ait lieu si le politique suit et s'en donne les moyens. On ne parle pas que de nous mais aussi des stades de foot, de Francorchamps. Pour moi, c'est go à condition d'un testing rapide. On le fait bien pour les voyages en avion... Dans le cas contraire, on survivra. On a mis de l'argent de côté. Mais ça décimerait le milieu et ferait du mal à beaucoup de sous-traitants. Patrick Wallens: Tant qu'il y a un faisceau d'espoir, on doit y croire. Je ne pense pas que la vaccination soit la réponse principale pour cette année, parce que les jeunes ne vont pas forcément se faire vacciner en première ligne. Notre espoir repose d'abord sur un test rapide performant. Il faudra peut-être apporter la preuve de vaccination ou de test pour rentrer dans l'événement, tout en sachant que les faux existent. Donc, il faudra un système digitalisé prouvant que c'est bien un test réel. Ce qui veut dire mettre en place un dispositif assez monstrueux et assez coûteux pour CC. Techniquement, d'un point de vue logistique, est-ce faisable? Il faut bien comprendre que si on réduit le nombre de spectateurs, les frais fixes restent, et donc le coût est beaucoup plus élevé par spectateur. Et je ne crois pas non plus à un report de festival à l'automne: déjà pour des questions de météo mais aussi parce que les tournées d'artistes internationaux ne sont pas déplaçables. Peut-être peut-on imaginer alors un CC en hiver, mais alors d'une autre dimension... Financièrement parlant, on peut tenir le coup si, comme pour 2020, les subsides promis sont confirmés, avec une aide supplémentaire de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Si ces aides-là à CC et à d'autres festivals ne sont pas renouvelées, ça va être l'hécatombe, c'est clair. Et pour les artistes aussi, évidemment. Fabrice Lamproye: C'est très compliqué à dire. Tous les jours, on reçoit des infos différentes, parfois contradictoires. Mais j'ai quand même vécu des périodes plus pessimistes. Je constate que depuis l'annonce de l'arrivée de vaccins, les discussions ont été relancées, certaines options ont été levées. Donc aujourd'hui, j'ai tendance à vouloir rester positif. On nous annonce des décisions fin mars. C'est très tard. Notamment vis-à-vis des engagements à prendre auprès des fournisseurs techniques, qui sont pour l'instant complètement à l'arrêt. Ça va nécessiter du temps pour tout relancer. Est-ce que le festival est en danger s'il subit une seconde annulation consécutive? L'an dernier, le soutien des autorités a permis à beaucoup de monde de garder la tête hors de l'eau. Mais s'il n'est pas renouvelé, ça peut devenir compliqué. À ce niveau-là, on est tous dans le même bateau. À cet égard, je constate que les uns et les autres se serrent les coudes. Ne serait-ce que via la création de la fédération des festivals. La crise aura au moins eu ça de positif...