C'est un bar un peu quelconque, quelques tables à peine, près de Meiser, à Bruxelles. Il est 11 heures. Au moment de passer commande, Valtònyc n'hésite pas vraiment - "Un cappucino, s'il vous plaît". Mais, à vrai dire, c'est un peu un choix par défaut. "Il y a deux choses qui me manquent terriblement: le café franchement, c'est compliqué d'en trouver un qui soit plus ou moins correct!" (rires) Et l'autre? "Le soleil! Au début, quand il pleuvait, je m'arrêtais, et je m'abritais dans un bar pour attendre que ça passe. Du coup, j'arrivais en retard partout. On a dû m'expliquer que c'était normal, que je pouvais continuer ma vie, même s'il y avait trois gouttes" (rires).

Sur son nouvel album, le premier depuis qu'il est arrivé en Belgique il y a un an, en mai 2018, il glisse encore: "Le froid m'a rendu plus fort". Il sourit. "C'est aussi un clin d'oeil à Game of Thrones..." Véritable "freak" (sic) de la saga fantasy-médiévale, il n'a pas perdu une miette des tribulations sanglantes de Daenerys, Jon Snow et autre Tyrion Lannister. Pour son nouveau disque, intitulé Piet Hein, c'est toutefois à un autre personnage qu'il fait référence, historique celui-là. "Piet Hein était un pirate néerlandais, qui a vécu au XVIIe siècle. Il a été capturé très jeune par l'Espagne, avant de réussir à s'échapper (en réalité, il aurait été échangé contre des prisonniers espagnols, NDLR) ." Par la suite, le corsaire prendra sa revanche en attaquant et pillant la flotte espagnole au large des côtes cubaines, mettant la main sur un butin énorme. "Il est revenu aux Pays-Bas en héros!"

Il ne fallait pas en attendre moins de Valtònyc. Ce n'est pas parce qu'il vit exilé aujourd'hui à Bruxelles que le rappeur compte abandonner son combat. Condamné par la justice espagnole à trois et demi de prison pour "apologie du terrorisme", "injures à la Couronne", et "menaces", Josep Miquel Arenas Beltran de son vrai nom fait toujours l'objet d'un mandat d'arrêt international. En septembre dernier, la chambre du conseil de Gand a bien rejeté la demande d'extradition, mais le parquet a fait appel. "Entre-temps, le juge s'est également rendu compte que l'Espagne m'a condamné sur base d'une législation a posteriori des faits. Ce qui n'est évidemment pas légal. Du coup, il a renvoyé la question à la Cour européenne de Luxembourg, qui doit trancher." Par la suite, et si l'appel est bien rejeté, il faudra encore se rendre à la Cour européenne des droits de l'Homme, à Strasbourg, et tenter cette fois de faire sauter la condamnation. "Mais c'est à nouveau un processus très long..."

Actuellement, Valtònyc est en liberté -conditionnelle: il ne peut pas quitter la Belgique. À côté de son boulot d'informaticien, il continue toutefois la musique. Et la lutte. Puisque l'un ne va pas sans l'autre. "La musique, c'est ma manière de faire de la politique. Je suis d'abord militant, puis musicien." Sur Piet Hein, il entend donc dénoncer les "injustices sociales", la corruption des juges ( Punkis y Abogados) et des politiques espagnols ( Salones). Il le fait principalement en castillan et en catalan. Mais aussi en français, sur le duo À contresens, qu'il partage avec le rappeur bruxellois Badi. "C'était aussi une manière de dire merci à la Belgique de m'accueillir." Pas sûr toutefois que tout le monde apprécie la manière. Avec son accent chuintant, il balance notamment: "Si vous voulez plus de droits sociaux, vous devriez sortir dans la rue", et même... "brûler le Roi". Il sourit: "C'est le propre d'un artiste que de vouloir provoquer. Puis la Belgique ne peut pas d'un côté me recevoir, et de l'autre, remettre en cause la liberté d'expression en me demandant de ne rien dire sur le roi des Belges. De toutes façons, si j'ai bien compris, le Roi ici ne peut rien faire, non? En Espagne, c'est différent. La Couronne a connu plein de scandales. On me dit que la monarchie en Belgique est un ciment du pays. En Espagne, au contraire, c'est un problème pour la cohésion." Ce qui devrait plutôt faire son affaire, lui qui ne cache pas ses velléités autonomistes. Il précise: "En soi, je ne suis pas contre l'unité. Je suis juste pour que les gens puissent décider s'ils veulent rester ou pas."

Valtònyc: "C'est fou, non? Je suis jugé comme un terroriste dans mon pays, et ici l'État me donne de l'argent pour faire ma musique!"

Marx attacks

Né en 1993 sur l'île de Majorque, Valtònyc a 18 ans quand il publie les raps incriminés. Incontestablement violents, délibérément provocateurs, les textes s'attaquent à la droite (dans Deberían tenermiedo, il imagine l'explosion d'un bus du PP, le Parti populaire espagnol), prônent l'autodétermination des peuples, visent la monarchie ( "Un jour, nous occuperons Marivent (la résidence d'été de la famille royale espagnole, à Palma de Majorque, NDLR) avec nos kalachnikovs"). " Je ne suis ni politicien, ni journaliste. Je suis seulement un artiste. Un journaliste, par exemple, a la responsabilité de dire la vérité. Pas moi. Quand vous écoutez une chanson, ce n'est pas pour avoir une information. Il y a une liberté de création. Mes textes sont virulents? Oui, mais il ne faut pas oublier que je fais du rap, qui est une musique de protestation, née dans le ghetto du Bronx, dans un environnement très dur. Et puis, à nouveau, quand vous lisez Bukowski, regardez un film de Tarantino ou jouez à un jeu comme GTA, c'est aussi très violent."

Dans les textes visés par la justice, Valtònyc fait également plusieurs fois référence à l'ETA, aujourd'hui dissoute, ou à un groupe comme le Grapo, organisation terroriste d'extrême gauche, dont les attaques auraient fait quelque 90 morts. Comprend-il que les familles des victimes puissent s'étrangler en entendant certains de ses morceaux? "Oui, bien sûr. Mais tout le monde doit vivre avec ça. Le problème est que si vous mettez une limite à la liberté d'expression, vous rentrez rapidement dans une zone dangereuse. Aujourd'hui, pour de simples chansons, je suis considéré comme un terroriste en Espagne. À partir de là, tout le monde peut le devenir. J'accepte que l'on ne soit pas d'accord avec ce que je dis. Mais les familles des victimes peuvent par exemple protester, ou même venir me parler. J'ai écrit ces textes quand j'avais 18 ans. À cet âge-là, il y avait beaucoup de choses que je ne comprenais pas. Et je crois que la prison n'amène rien de bon. La solution, c'est d'abord l'éducation." Aujourd'hui, il dit malgré tout ne rien regretter. À part peut-être une chose: "Certaines expressions misogynes ou homophobes, malheureusement assez courantes dans le hip-hop. Je ne le referais plus." Et de citer l'influence des figures historiques comme Rosa Luxemburg ou Clara Zetkin. Toutes deux féministes. Et marxistes.

Josep Miquel Arenas Beltran a 16 ans quand il lit Le Capital au cours de philo. Fils d'ouvriers -son père est plafonneur, sa mère travaille dans les cuisines d'un restaurant-, il ne vient pas d'une famille particulièrement politisée. Mais la lecture des oeuvres de Karl Marx le marque profondément. Cette année-là, il participe à sa première manifestation, contre la décision de retirer l'apprentissage du catalan de l'enseignement public... C'est aussi le moment où l'Espagne s'enfonce dans une crise économique terrible. Le pays voit son déficit public exploser, et le chômage, surtout celui des jeunes, atteindre des sommets (55 % chez les moins de 25 ans). Lui-même a beau avoir étudié l'informatique, il ne trouve que des stages sous-payés. À 18 ans, il se retrouve alors à bosser dans un magasin de fruits et légumes. "C'était assez physique, mais j'aimais ça!"

À l'époque, il commence à multiplier les projets rap, tous autoproduits. Près d'une quinzaine en tout, depuis 2009, dont ceux qui l'amèneront devant la justice espagnole. "Personne n'imaginait que j'allais me faire condamner, ça semblait surréaliste!" Alors, quand il reçoit son billet d'écrou, l'enjoignant de se présenter à la prison dans les dix jours, il prend sa décision: ce sera l'exil. Sa fuite ressemble à un roman d'espionnage. Il rejoint la Belgique par la route, en changeant quatre fois de véhicule. Quelques jours auparavant, il a fait mine de prendre l'avion depuis Barcelone vers Majorque. "Au dernier moment, j'ai prétexté avoir oublié quelque chose, et je suis ressorti. En attendant, j'étais enregistré sur le vol, et les policiers ont cru que j'étais bien rentré. " Sur Twitter, il communique également son nom, prénom, numéro de registre national et lance le hashtag #CompraunbilleteparaValtonyc (#achetezunbilletpourValtonyc). Quelque 23 billets sont bookés pour onze destinations différentes: la police ne sait plus où donner de la tête...

Condamné en Espagne, subsidié en Belgique

Arrivé en Belgique, il atterrit à Gand. Comme les dirigeants catalans exilés en Belgique, c'est en Flandre qu'il trouve d'abord un soutien. Son album Piet Hein démarre d'ailleurs par un message téléphonique en (simili) néerlandais. N'a-t-il pas peur de se faire récupérer par les politiciens flamands? "Ils ont essayé. Mais je fais attention. Je vois par exemple mes amis catalans, très proches d'un parti comme la N-VA... Le problème, c'est que ce sont à peu près les seuls à les avoir aidés. Personnellement, ils m'ont appelé pour venir chanter à un événement qu'ils organisaient. Mais j'ai tout de suite appelé mon avocat, Paul Bekaert. Un Flamand aussi, mais très à gauche. Il m'a vite fait comprendre que ce n'était pas une bonne idée."

Aujourd'hui, Valtònyc vit à Bruxelles, pas très loin du quartier européen. "En tant qu'institution, l'Europe ne fonctionne pas. Mais d'un autre côté, je ne peux que lui dire merci, c'est grâce à elle si je suis en liberté " Arrivé sans parler un mot de français, il a pris des cours intensifs. Mais c'est surtout quand il s'est rendu à Liège, pour enregistrer son disque pour le compte du label Home Records, qu'il a fait le plus de progrès, explique-t-il. "C'était aussi la première fois que j'enregistrais avec des musiciens (dont entre autres Manuel Hermia, Bart Maris, NDLR), sans ordinateur." Du coup, Valtònyc a même pu obtenir des subsides. "C'est fou, non? Je suis jugé comme un terroriste dans mon pays, et ici l'État me donne de l'argent pour faire ma musique!"

Cela n'empêchera pas pour autant les uns et les autres de taxer volontiers ses textes d'extrême gauche. Lui qui dit préférer l'action dans la rue au "grand cirque de la politique" préfère balayer les étiquettes. "Quand on me demande mon idéologie, je dis que c'est celle de la transformation. Aujourd'hui, je peux être une chose, mais le lendemain une autre." Marx, toujours...

D'ailleurs, ses multiples tatouages ne mentent pas. À côté d'une citation du poète tourmenté Leopoldo María Panero ou du journaliste "alter" Eduardo Galeano ( "Tu peux arracher les fleurs, mais pas empêcher le printemps"), il a également reproduit une phrase du secrétaire général du Parti communiste espagnol reconstitué (déclaré illégal depuis 2003). Ou encore, sur son bras gauche une fameuse affiche de propagande soviétique, signée Vatolina Nikolaevna: le visage d'une moujik, foulard rouge sur la tête, doigt sur la bouche, enjoignant de se taire. "Il ne faut pas forcément aimer l'Union soviétique pour apprécier le design de l'époque... Si je suis nostalgique de cette période? Non, je suis nostalgique de l'idée de pouvoir changer le système." Tout de même, il est un peu plus embarrassé d'expliquer le tatouage représentant une mitraillette: "C'est l'arme avec laquelle l'Armée rouge a battu les nazis. C'est mon tout premier tatouage. J'avais 18 ans. J'étais très en colère... Quand ma mère m'a vu arriver, elle m'a d'ailleurs menacé de prendre une râpe à fromage pour l'effacer (rires). C'est sûr que quand j'aurai 40 ans et que je conduirai mes enfants à l'école, on risque de me regarder un peu bizarrement..." Où se voit-il à ce moment-là? "Qui sait? Je serai peut-être toujours en Belgique..."

Valtònyc, Piet Hein, distribué par Home Records. En concert ce 31/05 à l'Aquilone (Liège).