"Je suis hyper contente, j'ai enfin reçu mon passeport du Ghana: j'ai maintenant officiellement la double nationalité, belge et ghanéenne. Même si cela a été d'autant plus un parcours du combattant qu'à Accra, je n'ai arrosé personne pour faciliter les formalités, me tapant des journées entières dans les administrations qui ne savaient absolument pas comment dealer avec une Européenne demandant la nationalité ghanéenne. Mon père est de là-bas mais, moi, je suis née à César De Paepe." Un après-midi nonchalant dans un café turc de Schaerbeek, Esinam, Dogbatse de son patronyme, exprime la joie de sa double récente appartenance. Même si le passeport africain n'est pas le genre de document qui facilite forcément la circulation mondiale: "Je sais, mais cela me permet de tourner au Ghana et dans les voisins Togo ou Bénin, sans visa. Et surtout, de retrouver les traces de mon histoire, celle de l'ethnie éwé de mon père."
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"Je suis hyper contente, j'ai enfin reçu mon passeport du Ghana: j'ai maintenant officiellement la double nationalité, belge et ghanéenne. Même si cela a été d'autant plus un parcours du combattant qu'à Accra, je n'ai arrosé personne pour faciliter les formalités, me tapant des journées entières dans les administrations qui ne savaient absolument pas comment dealer avec une Européenne demandant la nationalité ghanéenne. Mon père est de là-bas mais, moi, je suis née à César De Paepe." Un après-midi nonchalant dans un café turc de Schaerbeek, Esinam, Dogbatse de son patronyme, exprime la joie de sa double récente appartenance. Même si le passeport africain n'est pas le genre de document qui facilite forcément la circulation mondiale: "Je sais, mais cela me permet de tourner au Ghana et dans les voisins Togo ou Bénin, sans visa. Et surtout, de retrouver les traces de mon histoire, celle de l'ethnie éwé de mon père." Le Miss Ghana est évidemment à prendre au sens de manque et non pas de candidature à un concours plastique. Même si la complexion de peau métisse, le nez droit, le sourire large certifient la photogénie de la fille de 1985 -bélier ascendant cancer- avec ou sans l'afro. Les quatre morceaux de son EP sont pareillement séduisants: un jazztronica hybride qui invite la flûte traversière et des chants ramenés à des scansions rythmiques, pour creuser l'envie de danser ou de spiritualiser. La proposition est à la fois pop-digest et ovni, du fait que la production de ce premier disque est équivalente à son pendant scénique: un pur one-woman-show. Quand on blague sur le fait qu'elle serait une "Rémy Bricka féminine électronique", alors qu'elle est aux antipodes du dompteur de colombes, Esinam marque un blanc. Même pas fâchée, juste qu'elle ne connaît pas le one-man-shower: son truc à elle, c'est plutôt Floating Points, Shabaka and the Ancestors, Moses Sumney ou Natureboy Flako, "l'électro-organique" contemporain. Ou alors le jazz essentiel de Charlie Mingus et Keith Jarrett, disques d'une adolescence résonant aussi de Tracy Chapman, de reggae et de classique, genre "Chopin à fond et Requiem de Mozart". Si l'enfance incarne l'éternelle matrice des années futures, celle d'Esinam s'avère tout de suite mondialiste. Mère belge ardennaise et père ghanéen donc, ce dernier assez vite disparu du paysage familial: "Il est arrivé ici au début des années 80 et pour des raisons économiques s'est exilé aux Pays-Bas où il est toujours, y ayant fondé une seconde famille. On se voit tous les quatre-cinq ans, mais il m'a envoyé un message à propos du clip d'Electric Lady que j'ai réalisé à Hofstade il y a quelques mois, avec ma jeune soeur comme chorégraphe. Ceci dit, j'aimerais que l'article ne soit pas juste une biographie mais qu'il parle aussi de musique." D'accord, il y a donc d'abord les dix années de piano pratiquées de manière aussi obsessionnelle que classique: Chopin, Satie, Bach, Mozart. Il en reste quelque chose dans les compositions, une façon de boucler les mélodies, parfois via les voies de traverse, au final toujours menées à bon port. Même si à quatorze ans, dégoûtée par les conventions scolaires, elle prend la liberté prématurée de terminer les secondaires par la filière correspondance. "J'ai eu 18 ans et, avec mon copain de l'époque, je suis partie pendant quinze mois en Amérique latine. Auparavant, j'avais bossé comme une dingue dans les bars de Bruxelles pour mettre du fric de côté." Le grand courant d'air latino, l'immensité des possibles entre Brésil et Pérou, c'est aussi la révélation sur le terrain des rythmes locaux, au passage largement déclinés de l'héritage d'Afrique noire. À son retour, seule la biographie de musicienne est évidente. Avec une invitée de taille: "La flûte traversière, emmenée avec moi dans le trip, et qui a supplanté le piano dans mon approche." Après, c'est aussi le CV de la plupart des musiciens belges: mener plusieurs carrières partielles de front, au gré des rencontres et de la nécessité d'en vivre, prof dans une école privée ou instrumentiste, notamment chez le Touareg Kel Assouf. Ces jours-ci, Esinam -qui n'a pas le statut d'artiste- continue quelques collaborations extérieures à la Sysmo, mais s'est trouvé une équipe flamande du côté de la distribution N.E.W.S. et du label gantois SDBAN pour défendre l'essentiel: ce projet solo autofinancé qui, depuis 2015, tourne partout, poussé par des narratifs frondeurs, rappelant aussi les libertés d'Alice Coltrane ou même la version contemporaine des chercheurs à la Eric Dolphy. Le kick, le karma, le mantra -choisissez- forment la synthèse belgo-black se servant du matériel électronique pour partir en voyage, quitte à passer par le Gallois Dylan Thomas inspirant Do Not Go Into That Black Night. "Chercher des couleurs qui suivent mes envies organiques et puis aller aux quatre coins cardinaux." Un afro-futurisme à la belge qui, même s'il ne nous rendra pas le Congo, nous donnera des certitudes de plaisir.