Il ressemble à un salon. Un salon avec une scène, des draps au plafond, une boule à facettes, des têtes d'animaux empaillés et une tapisserie de moulin à eau. Le tout peuplé par des gens (beaucoup de musiciens et pas mal de Lillois) qui ne se laissent par mourir de soif et qui ont un faible pour les farandoles. À Tournai, on parle beaucoup du pont des Trous, mais on ne cause jamais assez de Water Moulin. Il s'en est pourtant passé des choses pendant dix dans ce lieu culturel alternatif comme on n'en fait plus beaucoup en Wallonie.
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Il ressemble à un salon. Un salon avec une scène, des draps au plafond, une boule à facettes, des têtes d'animaux empaillés et une tapisserie de moulin à eau. Le tout peuplé par des gens (beaucoup de musiciens et pas mal de Lillois) qui ne se laissent par mourir de soif et qui ont un faible pour les farandoles. À Tournai, on parle beaucoup du pont des Trous, mais on ne cause jamais assez de Water Moulin. Il s'en est pourtant passé des choses pendant dix dans ce lieu culturel alternatif comme on n'en fait plus beaucoup en Wallonie. Légende de la no wave, roi du kraut, penseur rockeur communiste et autres empêcheurs de tourner en rond... Au Water Moulin, on a croisé en vrac (parmi des centaines d'autres) James Chance et ses Contorsions, The Ex, J.C. Satàn, Ian Svenonius, White Fence, le Ty Segall Band sans Ty et Lou avec ses Hollywood Bananas... Damo Suzuki (Can) a joué accompagné de Dans Dans. Et André Brasseur y a opéré les débuts d'un come-back inespéré qui l'amènerait jusqu'au Pukkelpop... "André, c'est notre mascotte. C'était pour nos cinq ans. On avait mis les petits plats dans les grands, se souvient Thomas alias T. Raznor. On avait fabriqué un fanzine à son effigie, dessiné des t-shirts, conçu une super affiche. On lui avait aussi foutu une danseuse sur scène. Il la regardait davantage que son clavier. Il s'est retrouvé avec un public complètement zinzin. Puis, on lui a fait un waterzooi. Il n'en revenait pas." Le Moulin, planqué à deux pas de la gare de Tournai, ce n'est pas qu'une salle de concerts. C'est aussi des locaux de répète, un atelier de sérigraphie, des expos bizarres et un ciné-club, le Ciné Water. Le samedi 13 avril, c'est d'ailleurs soirée Patar et Aubier... "À l'époque, c'était des kots étudiants, retrace Thomas. Dans ces kots, vivait notamment Nerveux, Charles-Antoine (batteur de Mountain Bike). Et il y avait déjà un local. Il y répétait avec les Marvin Gays et on se retrouvait là pour de petites jams. Son papa est propriétaire de l'usine et du bâtiment." Quand ce dernier décide d'arrêter les logements, Thomas saute sur l'occasion. "C'était super mal isolé. Puis les étudiants, ça fout le chauffage à fond. Trop de frais de mazout, tout ça. Plus de kots, maison vide avec un local de répète... Fin 2008, avec un pote, Mathieu Delvaux, un mec qui faisait des concerts avec des bagnoles tunées, on a demandé si on pouvait investir les lieux. On trouvait qu'il y avait du potentiel. Le mec, super ouvert, a dit oui direct. Il a un fils musicien, un autre dans le cirque. Il est bénévole à la Piste aux espoirs, abonné à la Maison de la Culture. Il est à fond dans le truc." Le deal avec le proprio est simple: payer les charges et, quand il le faudra, rendre le bâtiment en l'état. "L'usine date de 1892 et l'aile occupée par le Water Moulin était la maison de l'ancienne direction jusque dans les années 70, explique le propriétaire Thierry Vanderborght, patron de l'Union Industrielle de Tournai, un atelier de construction mécanique. C'est une grande bâtisse difficile à exploiter de façon rentable. Je l'ai prêtée à mon fils qui l'a occupée avec des amis. Mais les charges étaient beaucoup trop importantes. Je me demandais quoi en faire. Et j'ai trouvé que c'était une super idée de l'affecter à des concerts. Faut chauffer ce genre d'endroits pour ne pas qu'ils se dégradent. Puis, il n'y a rien de pire que des bâtiments à l'abandon. C'est génial qu'il continue à vivre, qu'il profite à quelqu'un." A fortiori quand on connaît de manière générale (Mons en est un exemple frappant) le manque d'endroits en Wallonie dédiés aux cultures un tant soit peu underground. Puis aussi le nombre de chancres urbains dans le paysage... "À Tournai, il manquait une salle avec une jauge plus petite que celles de la Maison de la Culture. Un endroit adapté où proposer une programmation plus jeune. On a aussi parfois organisé des concerts dans l'usine. Les lieux industriels causent toujours quelques difficultés point de vue sécurité et demandent certaines précautions, mais il s'en dégage une ambiance particulière. Puis, ils sont souvent isolés des habitations." Les nuisance sonores et les problèmes de voisinage causent régulièrement la perte des petites salles de concerts en centre-ville. "Tu t'en rends compte aussi à Bruxelles, embraie Yannick Bataille, autre cheville ouvrière du Moulin. C'est pour ça que la plupart des salles comme le Volta ou le Recyclart vont se foutre à l'écart, s'installer sur des zonings..." Les quelques bars qui accueillaient du live à Tournai ont dû la mettre en sourdine. Certains, comme Le Phare, ont même glissé la clé sous le paillasson. Lui-même musicien (Unik Ubik, Bayacomputer, Spagguetta Orghasmmond...), Thomas organise des concerts depuis qu'il a quinze ans. Avant le Moulin, c'était dans les bistrots et au centre culturel de Mourcourt... "Avec Yannick, on avait une assoc': Rock It Mourcourt. C'était chouette mais particulièrement éreintant. L'acoustique était dégueulasse, la salle super moche. Fallait toujours tout aménager à chaque événement." Le genre d'efforts répétés qui finissent par démoraliser les plus motivés. "On avait envie d'un lieu. Mais on ne s'était jamais manifestés auprès de la ville. Je ne dis pas qu'on n'a jamais essayé d'avoir un sou. Mais on ne doit rien à personne." Au-delà d'être underground, le Water Moulin est profondément Do It Yourself. Au rez-de-chaussée, à la place de l'actuelle salle de concert (120 personnes max), avant, il y avait deux chambres. " Derrière le placo de la cloison qui les séparait et qu'on était en train de destroyer bien grave, il y avait cette magnifique tapisserie de moulin à eau. On s'est dit: halte-là, on va la garder pour la déco... On a fabriqué une petite scène et un bar en palettes. Pas pour le côté bobo, juste parce qu'on n'avait pas de sou. Un coup de peinture, deux petits frigos de merde. C'était vraiment de la récup. On a tous ramené un peu de matos. Puis, on a loué une sono. Le plus dur, ça a été de rédiger les statuts avec ce cher Mathieu. Pas tant dû à la complexité administrative du truc qu'au fait qu'il était vraiment super pointilleux. Ça nous a pris des mois." Si Cheveu et Tyvek avaient assuré l'ambiance de la pendaison de crémaillère en avril 2009, l'idée était d'accueillir, à côté du garage, pas mal de projets expérimentaux. Thomas et ses potes ont vite revu leurs plans: "Tournai est une trop petite ville pour ce genre de musique. Ça ramenait dix pelés. Déjà à la capitale, c'est compliqué." Yannick: " C'est donc vraiment devenu une programmation rock. Punk, garage, psyché..." Mais toujours en essayant de conserver une certaine originalité. Depuis, la bande de joyeux lurons a investi le reste du bâtiment. Elle a débarrassé toutes les chambres, créé d'autres locaux de répète, un sleeping et un atelier de sérigraphie. "Celui qui l'utilise nous aide pour faire nos affiches, auxquelles on prête toujours une attention particulière. C'était le deal. Puis le sleeping est un atout. Avant, les groupes dormaient chez nous. Mais bon, parfois, tu te retrouves avec le mec de Feeling of Love qui titube avec son verre dans ton salon et puis tu as plein de pisse à côté de tes chiottes... Et tu te dis: plus jamais." Comme dans beaucoup d'orga et de salles DIY, au-delà d'être des passionnés, les mecs du Water Moulin sont pour la plupart des musiciens. Ils sont une quinzaine de groupes à répéter dans ses murs. Pour la plupart consanguins. Unik Ubik, Sects Tape, Full Contact, Pedigree, Bayacomputer, Japans, Kürsk... "Grâce à Thierry qui nous file le lieu, on est vraiment en autogestion, explique Laurentia Landrieu, qui a longtemps donné des coups de main et programme depuis deux ou trois ans. Au début, on a accueilli l'une ou l'autre organisation extérieure mais ça s'est pas super bien passé. Donc on a arrêté. On veut vraiment garder toute liberté de programmer ce qu'on veut. Ce qui fait qu'on n'a jamais eu de subsides non plus." L'économie de ce genre d'endroit est toujours assez précaire. "Au début, c'était galère, reconnaît Thomas. On y a mis de notre poche. On était en perte d'office. Quand tu dois louer du matériel, c'est déjà pas possible de gagner de l'argent. Puis dès qu'on a eu un peu de fric, on a arrêté de payer les groupes 50 balles. On veut rester corrects avec les musiciens. Parce qu'on sait ce que c'est. Mais les prix ont grimpé. Princerama, par exemple, est venu pour 150 balles, et la fois d'après, il en demandait 1000. Et comme quand on invite des plus gros groupes, on essaie de rester sur des entrées à huit ou dix euros..." Pour fêter comme il se doit son birthday, le Water Moulin a prévu deux soirées de concerts les 19 et 20 avril. Au programme: entre autres les Flamands de Pink Room, les Australiens de Vintage Crop et un side project des Meridian Brothers (Chúpame El Dedo)... Il y aura également des surprises. L'homme-jambon, un tir à la carabine folklo... Puis aussi une compilation. "J'ai voulu marquer un côté Tournai plus que Water Moulin. Même si 80 % des groupes y sont liés. Je voulais résumer une époque, mais celle d'une ville davantage que celle d'un endroit. En même temps, tous ont joué chez nous. Le Tournai underground, c'est pas à la Maison de la Culture que ça se passe..." À l'exception d'un morceau, tous sont des inédits. La plupart enregistrés sur place d'ailleurs. "Quatorze "rare gems from Tournai"... J'ai pris tous les groupes du Moulin sans exception. J'ai ajouté deux ou trois projets de potes. On a aussi fait une impro chamanique au cours d'un apéro un peu poussé sur un air populaire tournaisien." Voilà qui promet...