Chaque semaine, on ressort des bacs une pépite de l'année dorée du rock: 1967.
...

Il a suffi d'une étincelle pour que tout s'embrase. Le 23 juillet 1967, vers 3 heures 45 du matin, la police de Detroit lance un raid sur un bar clandestin, du côté de la 12e Rue. Par deux fois déjà, en juin, ce qui sert officiellement de local à la "United Community League for Civic Action" a fait l'objet d'une descente. Cette fois, c'est la bonne. Les policiers tombent sur une centaine de Noirs venus fêter le retour du Viêtnam de deux camarades GI. Tout le monde est embarqué. Dehors, la foule a commencé à se rassembler. Il fait chaud. Soudain, une bouteille vole en direction des agents. C'est le signal. Le départ de cinq nuits d'émeutes. Elles feront 43 morts, plus de 1 000 blessés. Quelque 2 000 bâtiments seront également incendiés, poussant des centaines de familles à la rue... Detroit ne sera pas la seule à connaître ces explosions de violence. Le 16 avril déjà, alors que des troubles éclatent à Cleveland, Martin Luther King prévient, dans un article du Chicago Tribune, qu'au moins une dizaine de villes américaines restent de véritables "poudrières". Il ne croit pas si bien dire: d'avril jusqu'à la fin de l'année, quelque 159 émeutes raciales éclateront dans tout le pays. Detroit sera la plus meurtrière, avec celle de Newark (26 morts). À l'automne, Sam & Dave, duo pétaradant du label Stax, sortent le 45 tours Soul Man. Le morceau a été écrit par David Porter et Isaac Hayes. Ce dernier racontera plus tard qu'il avait été marqué par les images de Detroit, et notamment par le mot "soul" peint sur les devantures des magasins épargnés par les pillages -des enseignes tenues par des Noirs essentiellement... À cet égard, Soul Man ne deviendra pas seulement le plus gros tube de Stax à l'époque, il sera également l'expression d'une nouvelle fierté raciale. Le mot "soul" est bel et bien devenu le signe de ralliement du combat noir. Et la musique du même nom, la bande-son de la lutte pour les droits civiques. Une chanteuse en particulier incarne alors mieux que quiconque cette musique soul: Aretha Franklin. Du gospel, elle a gardé la ferveur, mais laissé tomber la résignation. Comme personne, elle réussit à évoquer à la fois les tourments terrestres et les aspirations sacrées. En 1967, la pop a eu Sgt. Pepper, le rock a pu compter sur la banane du Velvet Underground. La soul, elle, ne sera plus jamais la même après la sortie de I Never Loved a Man (The Way I Love You)...Disons-le tout de suite, ceci n'est pas réellement un album: c'est un miracle. Un instant suspendu. Un moment de Vérité. Ils sont rares dans une vie. Ce ne sera pas le seul de la carrière d'Aretha Franklin, mais son chef-d'oeuvre de 1967 marquera un tournant particulier. Jusque-là, la chanteuse, fille de pasteur, passe en effet pour une interprète douée, mais sans réelle personnalité. Après avoir sorti un premier album à l'âge de... quatorze ans, elle a signé un contrat avec Columbia. Mais entre jazz, r'n'b et tentatives pop, la major n'a jamais vraiment réussi à lui trouver un costume à sa taille. Quand Franklin signe chez Atlantic, le célèbre Jerry Wexler a lui une idée très précise en tête. Il veut emmener Aretha à Muscle Shoals. C'est là, dans ce coin paumé de l'Alabama, que Rick Hall a monté le studio FAME dont sont sortis plusieurs énormes cartons (Percy Sledge y a enregistré When a Man Loves a Woman). Avec l'aide des musiciens maison, blancs pour la plupart, Wexler compte bien remettre Aretha sur les rails d'un r'n'b sudiste plus rêche et authentique. "Je l'ai conduite à l'église, je l'ai fait asseoir au piano, et je l'ai laissée être elle-même", déclarera-t-il plus tard. De fait, quand la jeune femme débarque dans le studio, elle prend place derrière le clavier et s'attaque directement au morceau-titre. En deux notes, elle met tout le monde dans sa poche. "You're no good, heartbreaker/You're a liar and you're a cheat..."Dans la somme Sweet Soul Music, Peter Guralnick raconte la réaction de Dan Penn, le génial auteur de The Dark End of the Street: "Ce premier accord ne ressemblait à aucune de nos démos, ni à rien de ce que les petits gars de Memphis enregistraient non plus. (...) C'était magnifique, la plus belle chose que j'aie jamais vue."Guralnick complète: "On aurait dit qu'Aretha se libérait enfin de tous ces moments d'attente qui avaient peuplé son long apprentissage et qu'elle était une fois pour toutes prête à s'abandonner à l'extase débridée et païenne de sa musique; elle avait assimilé toutes les leçons de la soul, et s'apprêtait à les transcender." Malgré ce début en fanfare, Franklin et son manager de mari Ted White repartent dès le lendemain matin: les regards un peu trop insistants du trompettiste Melvin Lastie pour la chanteuse ont pu jouer. Des discussions avec le producteur Rick Hall qui, l'alcool aidant, ont viré à la foire d'empoigne, aussi... Soit. Aretha a franchi un palier. Elle ne pourra plus jamais revenir en arrière. De nouvelles sessions seront ainsi organisées à New York pour compléter le disque. Cinquante ans après sa sortie, en mars 67, I Never Loved a Man (The Way I Love You) reste toujours aussi captivant. Le génie d'Aretha Franklin s'y exprimant avec une pureté inouïe, donnant à chaque note une épaisseur émotionnelle qui continue de retourner le palpitant. De la lamentation blues sublime de Drown In My Own Tears au classique Do Right Woman, Do Right Man, en passant par la reprise de Sam Cooke d'A Change Is Gonna Come (et celle de Good Times), ou, évidemment, sa version du Respect d'Otis Redding. "Cette fille a volé ma chanson", reconnaîtra d'ailleurs le maître. Franklin ne dynamite pas seulement le morceau en ajoutant le fameux passage où, insistante, elle épèle chaque lettre du mot (R-E-S-P-E-C-T!), elle en fait aussi un hymne à la fois féministe et communautaire, appuyant la cause noire. Un demi-siècle plus tard, il résonne toujours...