"J'ai débarqué des Pays-Bas à Londres à l'automne 1979, et j'ai commencé à travailler pour le New Musical Express (hebdo rock alors le plus influent de la presse anglaise, NDLR). L'une de mes premières sessions photo était avec Joy Division. Je suis arrivé, et comme un bon gars hollandais, j'ai tendu la main aux musiciens pour les saluer: aucun n'a répondu, personne n'a sorti sa poigne..." Quarante ans plus tard, Anton Corbijn en sourit encore, via Zoom. Après 30 années de vie à Londres, le fils de pasteur est retourné vivre dans son très plat pays en 2008. Devenu une célébrité de la photographie internationale, Anton, 65 ans, commence donc par marquer son empreinte artistique fin des seventies. D'abord pour le magazine néerlandais Oor, ensuite pour la presse anglaise, NME et consorts. Sa signature? Un noir et blanc exagérément charbonneux où les contrastes semblent menacés de mort, à moins qu'ils n'aillent jusqu'au bout d'une certaine idée de la dramatique chromatique. Soulages n'est pas si loin. Mais pourquoi tant d'encre noire dans tes pensées photo, Anton? "Au début, quand j'ai commencé à vendre des photos à Oor, ils les passaient en version minuscule, de tout petits formats. Et là, je me suis dit que si je voulais qu'on fasse un peu attention à mes images, si réduites, il fallait qu'elles soient extrêmement graphiques, stylisées. Et la puissance du noir et blanc le permettait. Mais pour moi, le contenu a toujours été le plus important."
...

"J'ai débarqué des Pays-Bas à Londres à l'automne 1979, et j'ai commencé à travailler pour le New Musical Express (hebdo rock alors le plus influent de la presse anglaise, NDLR). L'une de mes premières sessions photo était avec Joy Division. Je suis arrivé, et comme un bon gars hollandais, j'ai tendu la main aux musiciens pour les saluer: aucun n'a répondu, personne n'a sorti sa poigne..." Quarante ans plus tard, Anton Corbijn en sourit encore, via Zoom. Après 30 années de vie à Londres, le fils de pasteur est retourné vivre dans son très plat pays en 2008. Devenu une célébrité de la photographie internationale, Anton, 65 ans, commence donc par marquer son empreinte artistique fin des seventies. D'abord pour le magazine néerlandais Oor, ensuite pour la presse anglaise, NME et consorts. Sa signature? Un noir et blanc exagérément charbonneux où les contrastes semblent menacés de mort, à moins qu'ils n'aillent jusqu'au bout d'une certaine idée de la dramatique chromatique. Soulages n'est pas si loin. Mais pourquoi tant d'encre noire dans tes pensées photo, Anton? "Au début, quand j'ai commencé à vendre des photos à Oor, ils les passaient en version minuscule, de tout petits formats. Et là, je me suis dit que si je voulais qu'on fasse un peu attention à mes images, si réduites, il fallait qu'elles soient extrêmement graphiques, stylisées. Et la puissance du noir et blanc le permettait. Mais pour moi, le contenu a toujours été le plus important."Comme toute une génération éduquée au NME, on remarque d'emblée le style prononcé de ce grand Hollandais timide qui, faut-il le redire, tombe exactement pile au bon moment, au bon endroit, dans la bonne publication. Voilà donc le dudutche, 1 mètre 94, embarqué dans la glorieuse scène britannique de l'époque, genre Joy Division -ils finiront par lui serrer la pince-, Echo & The Bunnymen, Slits, PIL, Fad Gadget et même nos Tueurs de la Lune de Miel. Mais aussi la matrice David Bowie, que Corbijn, dans une de ses plus belles images, saisit en août 1980, en coulisses d'un théâtre de Chicago où la über-star britannique joue le rôle d'Elephant Man. Soit l'ex-Ziggy, torse nu et drapé d'une sorte de protège- cojones préhistorique, le regard perdu dans la prestation, l'histoire vraie d'un homme déformé et exposé en bête de cirque. Minéral. Tout comme le portrait de Captain Beefheart, avec chapeau déposé sur le ventre, dans le désert de Mojave. Bon, et Depeche Mode dans ce streaming boulimique de photos engendré par le succès de Corbijn, devenu responsable photo du NME dès 1980? Le premier meeting photographique avec le groupe de Basildon -ville de l'Essex à une quarantaine de kilomètres de Londres- n'est pas un flagrant succès. Les images ont pourtant une valeur historique puisque ce sont les seules signées Corbijn qui incluent Vince Clarke, créateur du groupe et auteur de leur premier méga-hit de 1981, Just Can't Get Enough. Avant de décamper du camp Depeche Mode. Anton: "Je les ai donc vus une première fois, photographiés à cette occasion, avec deux variantes, Vince flou devant, et puis Dave Gahan, pareillement. J'étais supposé fournir une couverture au journal. Leur musique ne m'excitait pas, je la trouvais trop poppy en comparaison avec des groupes comme Echo & The Bunnymen".Entre-temps entraîné dans le succès de ses images enfin jugées personnelles, Corbijn se met à faire des clips, business cousin de la still picture mais, possiblement, un rien mieux rémunéré. Sans être dans les sphères hollywoodiennes: au début, la plupart du temps, le Hollandais volant n'ayant pas les moyens de payer un cameraman/directeur photo, prend lui-même en charge la pellicule. Sans grande expérience ciné, Anton se lance dans des tournages 16 mm ou même super-8 et réalise des vidéos à partir de 1983 pour Palais Schaumburg, The Art of Noise, Propaganda, David Sylvian, Echo & The Bunnymen et -cela aura des conséquences ultérieures- U2, Pride (In the Name of Love) en 1984. Cinq ans après une première session tiède avec Depeche Mode, Corbijn recoupe la trajectoire du groupe en 1986. Son CV s'est épaissi, tout comme celui du quatuor synthpop qui se nourrit désormais de sons plus dark, plus métalliques. "Ils semblaient avoir considéré leur musique de façon plus sérieuse", note Corbijn. Lorsqu'il accepte de réaliser la vidéo d'A Question of Time en 1986, c'est pour une raison purement égoïste: "Je n'avais jamais eu l'occasion de tourner aux États-Unis, j'ai accepté en me foutant un peu pour qui c'était!" On y retrouve les indices de son savoir-faire: un scénario proche de la bd, quasi naïf, des lumières claires- obscures, et une narration qui comptabilise davantage des images frappantes qu'un script frimeur à la MTV de l'époque. Peut-être son côté européen et calviniste -on y viendra- joue-t-il dans une pièce où le glamour n'obstrue jamais une forme de réalité naturelle: les bébés qui apparaîtront dans les photos ou clips des années suivantes de Depeche Mode ne sont pas de location. Si l'on peut citer Freud, ou plus simplement Calvin, dans ce papier, ce ne serait donc pas complètement gratuit. À commencer par le nom complet du sujet: Anton Johannes Gerrit Corbijn van Willenswaard, part prenante d'un héritage huguenot et hollandais. Traces qui ramènent forcément en arrière: "Aujourd'hui, cela peut sembler exceptionnel d'avoir fait des photos ou des vidéos pour Depeche Mode ou U2 il y a 35 ans, mais à l'époque, ça n'avait rien de terrible! Comme les circonstances du premier clip pour Depeche Mode. Après l'avoir tourné, les musiciens sont partis en vacances et j'ai juste eu zéro feed-back! (Rires)." Malgré ce snobisme involontaire, la relation entre Anton et DM grandit: de photos en clips vidéo et en visuels pour les tournées. "Je n'avais vraiment pas l'idée de pouvoir faire des décors pour leurs tournées mais il s'est passé quelque chose de particulier, raconte-t-il. Ils m'ont donné l'occasion de pouvoir passer des images fixes aux installations de concerts, alors qu'encore une fois, rien n'était scénarisé." Trois décennies plus tard, Anton dit "faire partie de la famille Depeche Mode". "Il n'y a plus aucune tension entre nous. C'est comme un oreiller relationnel confortable. Il faut faire attention à ce que ça ne devienne pas une simple routine fonctionnelle. Ce n'est pas facile parce qu'en vieillissant, c'est compliqué d'aborder de nouvelles choses, de nouveaux challenges. Il faut être un peu plus dur dans l'approche. Je ne veux pas être un choix automatique mais mériter de pouvoir faire des photos. D'autant qu'aujourd'hui, Depeche Mode est davantage une organisation qu'un groupe: il n'y a plus vraiment d'interaction entre Dave, Andrew et Martin en dehors du studio ou des concerts. Et mon travail ressemble plus à des sessions alors qu'au début, tout au moins, je saisissais des choses dans les interstices d'une tournée, d'un studio ou simplement de leurs vies personnelles." Le livre TASCHEN est le résultat de trois années de sélection parmi les milliers d'images prises en quasi quatre décennies. Et le résultat est impressionnant (voir encadré). Si la marque de fabrique initiale de Corbijn est son noir et blanc viscéral, il va passer à la couleur, et ce dès le début des années 80. "Le NME me mettait la pression pour que je ne travaille plus uniquement en noir et blanc, particulièrement pour les couvertures, explique Anton. Pendant très longtemps, ces images en couleurs n'avaient pas l'allure que je cherchais à obtenir. Je n'avais aucun contrôle sur le résultat final, contrairement au travail en noir et blanc. Et puis, au début des années 90, j'ai commencé à davantage expérimenter dans le domaine de la couleur." Rançon de la gloire, le photographe qui travaille souvent en dia ne récupère pas les originaux -non dupliqués-, laissant glisser dans les limbes de la presse désormais internationale des dizaines d'images à jamais égarées. Il ne s'en est pas encore tout à fait remis, même si entre-temps, il devient célèbre et publie plusieurs livres à succès. Parmi lesquels Star Trak, paru en 1996 chez le prestigieux Schirmer/ Mosel, mettant en couverture un certain Clint Eastwood. S'il continue de tirer le portrait des musiciens, Anton saisit désormais les acteurs, les modèles, les écrivains et toute star repérable entre Londres et Hollywood. Pas étonnant qu'à force de raconter des histoires dans ses clips musicaux -23 à ce jour rien que pour Depeche Mode...- l'artiste visuel ait été tenté par la fiction. Même s'il n'en a aucune expérience, lorsque se présente la possibilité de raconter le parcours fusillé de Ian Curtis et de Joy Division, Corbijn sent que le sujet est à tenter. Control, sorti en 2007, réalisé pour un modeste budget de 2,7 millions de livres, distribué aux États-Unis par le groupe Weinstein, fait 2,5 millions de bénéfices à l'échelle mondiale. La critique est élogieuse devant ces 122 minutes qui évitent autant le glamour que le sordide sentimental. De quoi donner envie au désormais director hollandais d'explorer d'autres narrations: "Après Control, j'ai reçu toutes sortes de propositions de biopics mais je n'avais pas envie de raconter la vie de Lennon ou de Marvin Gaye, de m'enfermer dans un genre." Suivent alors deux films à 180 degrés du premier, deux réussites filmiques extrêmement rentables et de confortables reviews pour The American en 2010, polar existentiel avec George Clooney. Même résonance pour son thriller d'espionnage adapté de John le Carré en 2014, A Most Wanted Man, où le brillant Philip Seymour Hoffman tient le rôle principal. Ce dernier aura la mauvaise idée d'overdoser juste après la présentation du film à Sundance. Mauvais karma qui se prolonge sur la dernière fiction de Corbijn, Life, en 2015, puisque ce récit de l'amitié entre James Dean et le photographe Dennis Stock -joué par Robert Pattinson-, décroche des critiques mitigées et est un flop certifié au box-office, avec 1,2 million de dollars à peine. Corbijn admet que le tournage dans un Toronto frigorifié n'a pas été qu'une partie de plaisir. Il se réchauffe avec sa dernière production cinématographique en date, un documentaire, son troisième, sur... Depeche Mode. Sorti en salles il y a un an, Spirits in the Forest, mixe deux concerts berlinois à l'été 2018 au parcours de six fans absolus du groupe, dont une fille venue de Mongolie et un gars de Colombie. Tous faisant le voyage vers la capitale allemande. Une réussite cinématographique et financière. Mais, au fond, tu ne rêves pas parfois de Depeche Mode, Anton? "Non, non, plutôt de Kylie Minogue..." Pas pour autant que la messe à la Mode soit dite.