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L'entretien touche à sa fin quand Clara Luciani rejette un oeil sur la pochette de son album. Une photo d'elle (mal) découpée, et comme collée à la va-vite sur un fond rouge. "Je l'aime bien, elle donne l'impression que j'ai été un peu plaquée dessus. Un peu comme une pièce rapportée, qui s'est glissée dans un univers qui n'était pas forcément le sien." Cet univers, c'est celui de la musique, et d'une notoriété encore naissante, mais bien réelle -assez en tout cas que pour voir, par exemple, son nom ajouté de plus en plus souvent sur la guest-list des cocktails mondains parisiens. Cela n'a pas toujours été le cas. Et cela n'était certainement pas le projet de départ. "Je viens d'une famille très simple, modeste, où il était attendu que j'obtienne un diplôme, un CDI, que j'essaie d'aller en tout cas un peu plus loin que là où mes parents étaient allés." À 25 ans, Clara Luciani est on ne peut plus éloignée de ce "plan" de vie. Avec son premier album, intitulé Sainte Victoire, sorti au printemps, elle a plutôt rejoint les rangs des espoirs musicaux français du moment. Oh, certes, on peut toujours relativiser: si l'on se réfère aux baromètres en vigueur actuellement, son "tube" La Grenade, en ligne depuis janvier, n'a atteint jusqu'ici "que" 1,4 million de vues. Une paille comparé à d'autres. Le chiffre contraste cependant avec l'emballement médiatique de ces derniers mois. C'est bien simple: on la voit à peu près partout. Comme quoi, il n'y a pas qu'une seule manière de tracer sa route. Celle de Clara Luciani ne refuse rien de son époque -ni les stories Instagram, ni cette aisance très générationnelle à traverser les styles et les genres (elle a collaboré aussi bien avec Calogero qu'avec le rappeur Nekfeu)-, mais sans faire semblant non plus de passer pour la dernière révélation "pop urbaine". "J'aime bien par exemple écouter PNL, pour leur mélancolie assumée. Mais quand je rentre chez moi, je ne mets pas du rap. Je sais que je devrais dire le contraire, pour être un peu cool (sourire) , mais je n'ai pas envie. Je préfère rester fidèle. Notamment au rock et à la chanson française, que j'ai toujours écoutés." Ils sont en effet les deux sources principales auxquelles s'abreuve la musique de Clara Luciani. D'un côté, l'héritage classique français, de Françoise Hardy à Barbara, en passant par les chansons des Demoiselles de Rochefort. De l'autre, le rock, le punk, le poster des Buzzcocks dans la chambre d'ado, la passion pour Patti Smith, le Velvet Underground, PJ Harvey, ou la vision triomphante de Chrissie Hynde, empoignant sa guitare. Il y a cette histoire qu'elle raconte souvent en interview: "À onze ans, j'ai revendu tous mes jouets pour pouvoir m'acheter ma première guitare!" Une anecdote qui tient lieu d'acte fondateur. À l'époque, la musique en général, et le rock en particulier, ne sont pas forcément un moyen de se rebeller, mais plutôt de trouver sa place, pour celle qui, "à onze ans, mesurait déjà 1 mètre 76". Sa grande taille isole. Sa voix, déjà grave, aussi. Mais pour celle qui grandit en région PACA, dans le sud, du côté de Bouc-Bel-Air, pire que tout, il y a... l'ennui. Même la fac -elle entame des études en Histoire de l'art- ne réussit pas à la sortir de cette torpeur. "J'ai le souvenir de week-ends interminables à attendre que quelque chose se passe. Je n'avais pas beaucoup d'amis, les bus arrêtaient de rouler après 20h30... Rien que d'y repenser, j'ai envie de bâiller." Jusqu'à ses 19 ans, elle essaie de tenir bon, de "tout faire pour rentrer dans le rang". Et puis, un jour, le fusible saute. Elle décide de filer à Paris, sans véritables chansons, mais avec sa guitare, et juste un mail -celui de Marlon, du groupe La Femme, croisé quelques semaines plus tôt, après un concert, à Cannes. Le combo rock va l'emmener notamment sur scène, première d'une série de collaborations et de rencontres qui vont petit à petit se multiplier, de Nouvelle Vague à Benjamin Biolay. C'est l'occasion pour la chanteuse de faire son trou, et surtout de prendre une première revanche sur le destin: elle qui a longtemps été seule n'envisage la musique que comme un effort collectif. "C'est bête, mais pour moi, la musique est comme une bouteille de vin: c'est meilleur partagé en bonne compagnie."Restait à définir la voie/voix à suivre. L'ennui a poussé Clara Luciani à fuir. Une rupture amoureuse, violente, viscérale, va l'obliger à se trouver. Elle qui admire l'oeuvre d'Annie Ernaux connaît certainement cet extrait de Passion simple où, parlant d'un chagrin d'amour dévorant, l'écrivaine reconnaissait qu' "à son insu, il m'a reliée davantage au monde". D'une certaine manière, c'est précisément ce qui est arrivé avec Monstre d'amour, premier EP sorti l'an dernier, et l'album Sainte Victoire qui a suivi. L'un comme l'autre reviennent sur la douleur, la creusent, la fouillent, jusqu'à l'épuiser, et la sublimer. "Quand on vit ce genre de choses, on a toujours l'impression que c'est unique et exclusif, que personne d'autre ne peut expérimenter une telle souffrance. Mais avec le temps, on se rend compte évidemment que ce n'est pas le cas. Tous les chagrins d'amour se ressemblent un peu. C'est à la fois très personnel, et très général. Ce qui me fait d'ailleurs sentir un peu moins exhibitionniste." Coup de coeur de ces derniers mois, Sainte Victoire ne s'adresse d'ailleurs pas qu'aux coeurs brisés. Loin d'être plombé, il peut aussi se faire léger (l'adaptation de The Bay des Anglais de Metronomy), conquérant (Drôle d'époque), assez ambigu que pour suggérer des interprétations involontaires (le cancer du sein que l'on pensait évoqué dans La Grenade), mais aussi littéral au point d'en devenir bouleversant (Les Fleurs). Quant à celui qui a rompu par simple texto... "Sur l'EP, je l'ai remercié d'avoir eu la bonne idée de m'avoir brisé le coeur. Depuis, je lui ai envoyé l'album, mais il ne m'a jamais répondu." Elle sourit: "Ce n'est pas grave. J'ai eu ma revanche."