Jardin secret: chaque semaine, portrait d'un artiste belge par le prisme d'une passion qu'il cultive à côté de son métier.
...

Si vous avez inscrit l'un ou l'autre festival au programme de votre été, vous n'avez pas pu passer à côté. C'est bien simple: de Dour à Lokeren, de Gand à Liège, Roméo Elvis et son acolyte Le Motel sont partout. Et même ailleurs (France, Suisse, Québec). Parfois en même temps (le 13 août prochain, l'agenda de tournée pointe Tielt, Boussu et Anvers). À l'instar de ses collègues rappeurs, le Bruxellois entend bien profiter de l'alignement des étoiles qui s'est opéré ces derniers mois pour le hip-hop belge. Expo au Bozar (Yo, jusqu'au 17 septembre), déferlante médiatique, popularité grandissante: c'est le moment, c'est l'instant. Cinquante ans après le Summer of love, c'est de nouveau l'été de l'amour: peace, pogo & "lovés" pour le rap d'ici... Sur scène, Roméo Elvis n'est pas du genre à s'épargner. Ça joue technique, mais sans jamais oublier de mouiller le maillot. Un rituel s'est même installé. Les bons soirs, quand la sauce a pris, que l'ambiance est au joyeux boxon, Roméo tombe le t-shirt et sort le croco. Un grand saurien gonflable qu'il utilise pour sauter depuis la scène et atterrir dans/sur le public. Imparable. L'élément scénique n'est cependant pas qu'un gimmick. Il suffit de passer en revue les textes de Roméo Elvis, ou de visionner ses différents clips, pour s'en rendre compte. Celui que Noisey a récemment appelé le "Ace Ventura de la scène rap belge" aime les animaux. Il les adore même. Pas très "wild" pour un rappeur? À voir. Attablé à la terrasse de son café-QG du centre-ville, il assume. "Petit, on aime tous les animaux. Tout le monde adore la visite à la ferme ou au zoo avec l'école. Et puis, généralement, avec l'âge, ça passe. Moi pas. Ça ne m'a jamais quitté. Aussi loin que je m'en souvienne, ça m'a toujours fait marrer. Même à l'adolescence, quand vous commencez à vous intéresser à d'autres choses, les animaux faisaient partie de mes délires." Et de son quotidien? Pas forcément. Gamin, dans la maison familiale, on en reste aux basiques: un chien, des chats, mais ni canaris, ni chèvres... Linkebeek, où il a grandi, c'est pas la ville, mais c'est pas encore la campagne non plus. Par contre, le dimanche soir est sacré: le petit Roméo Johnny Elvis Van Laeken (son nom complet) ne raterait pour rien au monde Le Jardin extraordinaire."Et ma mère me collait aussi souvent des émissions du National Geographic."Le rap est né sur le béton new-yorkais. Il a grandi dans la ville, s'est shooté aux fumées des pots d'échappement, et nourri du chaos urbain. Et pourtant, il a souvent été attiré par la nature. Souvent pour tirer parti de sa sauvagerie, à vrai dire. C'est par exemple LL Cool J qui pose à côté d'une panthère noire, chaîne en or autour du cou, pour la pochette de Walking With a Panther (1989). S'appuyant sur son physique canin, Snoop Dogg est sans doute le plus célèbre du chenil hip-hop (de Nate Dogg à Pitbull). Même du côté français, le zoo est bien fourni. On se souvient de Booba paradant avec un ours brun (le clip de Comme les autres) ou de PNL envoyant un chimpanzé répondre à sa place aux questions de la radio Skyrock... Du côté de Roméo Elvis, le ton est un peu différent. Dans le clip de Tu vas glisser, par exemple, il cajole un petit chaton. D'accord, l'ambiance hallucinée de la vidéo, comme le regard sadique du rappeur, ne rassurent pas forcément sur le sort réservé à la boule de poils. Mais tout de même. Au roulage de biscottos, le rappeur bruxellois préfère le second degré et la déconne. "Quand j'ai commencé à rapper, j'ai tout de suite parlé de reptiles, de crocodiles, et tout ça. C'était une manière de légitimer mon entrée dans le rap jeu. En gros, venant d'où je viens, je considérais que je n'avais pas des choses très "rap" à raconter. Je ne suis pas issu de la "street", et j'avais l'impression que le rap se résumait un peu à ça. Du coup, je me disais que si je me lançais là-dedans et que je voulais être crédible, je n'avais pas 36 solutions: soit je m'inventais complètement une vie, soit j'allais à fond dans l'ironie, le second degré et le côté loufoque.""It's like a jungle sometimes", rappait Grandmaster Flash en 1982, en se baladant dans les rues défoncées du Bronx (The Message). Trente ans plus tard, le jeune Roméo Elvis sortait lui une première mixtape. Elle s'intitulait Bruxelles, c'est devenu la jungle. On y croise des flamants roses, des buffles, des macaques, et même quelques créatures préhistoriques. Faisant référence à la Région-Capitale, les morceaux sont intitulés Singes Hills, Linkebrousse ou Schaerabeek. La métaphore animalière n'est pas toujours gratuite. Au-delà du gag, le rappeur se fait même volontiers fabuliste, à la Jean de La Fontaine. Comme quand il parle de la classe fourmilière sur Schaerabeek. "J'ai quand même envie de dire des choses à travers mon rap. Mais là encore, quand vous avez 19 ans, vous ne vous autorisez pas forcément à vous lancer dans de grands discours. À moins de faire le con et de passer par les animaux. Sur ce morceau, par exemple, il est question de choix de vie, de rentrer dans le système, ou de choisir la bohème, avec à la fin une morale, etc."En 2002, Roméo Elvis a dix ans. Il assiste à l'enregistrement de l'émission Les allumés.be, divertissement RTBF animé à l'époque par Malvira et Jean-Louis Lahaye. L'invitée du jour est Jenifer, qui vient de remporter la première édition de la Star Academy. Au cours de l'émission, la jeune femme est mise au défi de danser avec Rex, gros python de deux mètres. "Quand elle a fait un tour dans le public, j'ai pu toucher la bête. C'était une sensation dingue. Ça a fait mon année..."Dans l'animalerie de Roméo Elvis, les reptiles occupent en effet une place particulière. Ils reviennent tout le temps, et sous toutes les formes. Sur l'un de ses premiers textes, il annonce par exemple: "Dégoupille la grenadine, le crocodile a soif." À l'époque, il inaugure d'ailleurs ses premiers freestyles sur l'émission radio/podcast baptisé... Tricerapstore. "En général, le comportement animal me fascine. Il y a ce truc fou, sauvage, où ils sont toujours soit en train de se battre, de se donner du love ou de bouffer. Ils ont tout le temps l'air allumé, à fond dans leur délire. C'est encore plus vrai pour les reptiles. Je les trouve hyper distrayants et intrigants. Ils sont froids, ont souvent les yeux complètement écarquillés. Vous ne sentez aucune tendresse dans cet animal. La "matière" aussi est très étrange. La peau, les écailles, cette impression de toucher quelque chose d'à la fois solide et liquide." Et puis il y a toutes les légendes et les mythologies qui accompagnent l'espèce. Elles se retrouvent également dans les premiers raps de Roméo Elvis: du monstre Léviathan au Loch Ness en passant par le Kraken, créature marine qui hante les contes nordiques. "C'est fascinant de voir comme le serpent revient tout le temps, notamment dans la Bible. Le plus souvent pour désigner le mal ou la tentation. C'est encore saint Georges qui terrasse le dragon, ou la figure du basilic, qui revient par exemple dans les aventures d'Harry Potter..." Inutile de préciser, qu'à Poudlard, Roméo Elvis atterrirait sur les bancs de Serpentard. "C'est clair!" Cela étant dit, le reptile n'est pas forcément un bad boy. Même s'"il a un côté dark, un peu rosse... Il est badass à fond!"On le retrouve dans la plupart des vidéos du rappeur. Le plus célèbre est sans doute le serpent de Bruxelles arrive, tube de l'été 2016 qui a définitivement lancé Roméo Elvis et ses camarades. "Je savais que mon dealer de l'époque en avait plusieurs chez lui. Je lui ai téléphoné la veille du tournage pour lui demander d'en ramener un, en promettant de lui filer une place pour Couleur Café" (rires). Depuis, les bestioles à sang froid n'ont plus arrêté de défiler. Du caméléon d'Agora au bébé alligator de Lenita. Récemment, aux Pays-Bas, Roméo Elvis s'est frotté à un modèle adulte. "Faut que je montre ça!", s'enthousiasme-t-il en fouillant dans son smartphone. Une belle bête en effet.. "Il y avait plus gros, mais ça devenait compliqué à porter. Celui-là faisait une bonne cinquantaine de kilos. J'avais les mains qui sentaient le croco. Surtout, j'ai crevé de mal aux bras pendant plusieurs jours. Ça, c'est des douleurs de thug!" (rires). De tous les reptiles, le crocodile est sans doute celui qui a le plus les faveurs du rappeur. "Je sais qu'il n'a pas bonne réputation. Mais fondamentalement, il est "chill", il n'est pas du genre à venir foutre la merde. Il ne fait que se balader, et croquer un peu de poiscaille de temps en temps. Si on parle de reptile sournois, le varan de Komodo est, lui, pour le coup, un vrai sadique. Il mord sa proie, souvent beaucoup plus grosse que lui. Le venin met quinze jours à se propager. Pendant que la bête agonise lentement, les varans se rassemblent autour d'elle, la narguent. Et quand elle meurt, il la graille!"Les sauriens version Roméo Elvis sont en effet beaucoup plus cool. Déjà, ils ne sortent jamais sans leurs lunettes de soleil. Tranquilles, posés. Comme celui que le rappeur s'est fait tatouer, et qu'il a "customisé" pour le représenter sous la forme d'un train. "C'est la "crocomotive". Elle date de 2012 ou 2013. À l'époque, j'étudiais au 75 et je faisais encore pas mal de graffiti. Forcément, pour un graffeur, le train reste un sujet fascinant. En même temps, après avoir commencé par dessiner des baleines, je me suis mis aux crocodiles -il doit en rester deux ou trois, sur les murs de Linkebeek, en-dessous du pont. Un jour, à force de tracer des crocos tout en longueur, j'en ai "greffé" un à une locomotive, genre TGV." Aujourd'hui, l'animal-machine file droit devant, peinard, sur l'avant-bras du rappeur. Qui lui-même trace sa route. Avant de livrer la suite de son album Morale 2, il doit encore emballer la fin de l'été des festivals et boucler l'une ou l'autre vidéo. Mais avant cela, il a rendez-vous chez le tatoueur. Juste après l'interview, il doit se rendre à Étangs Noirs, chez l'un des membres du groupe flamand bruxellois Stikstof, qui va lui ajouter un nouveau tatoo. Roméo Elvis a déjà son idée. Cette fois, ce sera un serpent...