En décembre, le label londonien Far Out Recordings a réédité Ataque, le quatrième album du pianiste et chef d'orchestre brésilien Eumir Deodato accompagné de son groupe Os Catedraticos. Cocktail suave où le jazz repasse bossa et samba dans un défilé d'instrumentaux capiteux: le disque sonne suffisamment décalé en 2019 pour être séduisant. Ce qui frappe, c'est sa date de parution initiale: 1965. Une année à peine après le coup d'État militaire qui, à partir du 31 mars 1964, recouvre le Brésil d'une épaisse dictature. La musique de Deodato -qui s'exilera à New York en 1967- est légère, le régime politique du plus grand pays d'Amérique latine -279 fois la Belgique- beaucoup plus lourd. "J'ai grandi dans une famille plutôt de droite alors que mes parents étaient de gauche, raconte-t-il. En 1969, la police militaire a débarqué dans leur appart à Rio, un peu comme dans la scène inaugurale du film Brazil où les escouades sortent des fenêtres et du plafond. Des mecs avec mitraillettes ont découvert qu'il y avait un livre titré La Révolution du caractère dans la bibliothèque familiale. Si ma mère a été relâchée avant lui, mon père musicien, Gildo, a fait neuf mois de taule -après un semblant de procès- dans un endroit où il n'y avait que des prisonniers politiques. Parce qu'il était dans le carnet d'adresses d'un type qui avait été perquisitionné: d'emblée, il a donc été considéré comme subversif."

Né en 1972 à São Paulo et arrivé en Belgique en 1983, Renato Baccarat -leader du projet UTZ- connaît les berceuses contrariantes. Celles d'un Brésil qui, pendant plus de 20 ans, écrase toute velléité démocratique sous la censure, l'emprisonnement et l'exil forcé. Le père de Renato, trompettiste, joue dans des clubs, croise le surréaliste Tom Zé (lire l'encadré), fait des arrangements: une musique a priori sans contenu engagé. Pourtant, une fois sorti de détention, les autres musiciens l'évitent, comme si son incarcération était un virus contagieux. "J'ai grandi en connaissant cette perspective-là et ça me touche beaucoup, ça fait partie de mon bagage, de mon histoire. C'est par exemple Chico Buarque prenant des noms d'emprunt pour écrire des chansons, pour ne pas être interdit par la censure."

Trompe le monde

En 1964, l'armée brésilienne menée par le maréchal Castelo Branco renverse le président élu João Goulart. Vue d'Europe, la lointaine dictature brésilienne qui s'installe alors évoque pour beaucoup les règnes consanguins de Franco en Espagne ou de Salazar au Portugal: une embrouille sur le chemin du soleil. Il faut alors que les musiciens rusent et déguisent leur travail dans un flou artistique consacré. Ainsi Chico Buarque (1944), sorte de Leonard Cohen brésilien -belle gueule et textes poétiques- que l'on croise à Bruxelles à la fin des années 80, devient prestidigitateur de mots. Par exemple dans le morceau Roda Viva en 1968: la métaphore de la roue n'y est que la baffe dans la gueule de la dictature brésilienne, mais Buarque sera néanmoins mis brièvement en taule. Et puis, il y a Calice écrit avec Gilberto Gil qui, dix ans plus tard, remet le couvert rebelle dans une version avec le grand Milton Nascimento, toujours dans des lyrics à décrypter pour comprendre qu'ils fusillent le même ennemi dictatorial. Le maccarthysme n'est pas si loin. Avec parfois, deux versions de textes, celles de pendant et d'après la dictature. Et puis, il y a le coup de coeur direct où la chanson doit crever l'abcès de l'exil, celui que Buarque connaîtra en Italie pendant le règne de l'armée.

Boeuf, balle et bible

Un épisode magnétique significatif de l'interminable épisode militaire -21 ans quand même- s'incarne lorsque deux des plus éminents représentants de la nouvelle musique brésilienne sont contraints à l'exil à l'automne 1969: Caetano Veloso et Gilberto Gil (futur ministre de la Culture) décampent à Londres. Après plusieurs mois de taule au Brésil, ils y découvrent la flamboyante scène britannique mais aussi des bobbies souriants, se produisant même au Festival de Wight en 1970. Renato Baccarat: "Il n'y a pas de hiérarchie dans les souffrances, particulièrement lorsqu'on voit les exils contemporains. Mais les gens qui fuient les dictatures comme celle du Brésil des généraux, c'est comme un énorme bruit silencieux." D'autant que cette époque constitue l'âge d'or de la bossa nova, dessinant le profil d'un Brésil "très glamour, donnant une image très ambiguë du pays". Les musiciens brésiliens ont donc du mal à se taire. Par exemple la star ultime Elis Regina (1945-1982) lorsqu'elle dit publiquement, lors d'un passage à Montreux, que le Brésil est dirigé par de "grands singes". Revenue au pays, les grands singes la pressent de chanter l'hymne national devant une assemblée militaire. "Contrairement à d'autres pays d'Amérique latine comme le Chili, le Brésil n'a jamais fait de processus de deuil, n'a jamais demandé pardon pour ce qui s'était passé, aux victimes de cette période-là. Les mecs aujourd'hui autour du président Bolsonaro sont les gens qui étaient à la tête de l'État de ces années-là, ou leurs enfants." Renato Baccarat précise la nature du pouvoir bolsonariste, "très lié aux évangélistes, aux lobbys des armes et de l'alimentaire". Aux trois B: boeuf, balle et Bible. L'une des premières images livrées par le président Bolsonaro lors des résultats de sa victoire fin octobre dernier, est donc une prière dite par un évangéliste. D'ailleurs, l'industrie musicale conservatrice, évangéliste, est aujourd'hui florissante au Brésil, avec des performers comme Eyshila, André Valadão, Davi Sacer ou David Cerqueira, qui participent à de grandes fêtes gratuites coïncidant avec des distributions gratuites de vêtements ou de nourriture dans les favelas. Avec des slogans nauséeux de Bolsonaro qui promet, entre autres, de ne plus céder un pouce de terrain aux tribus indiennes de son pays, privilégiant la déforestation et les multinationales ou géants locaux qui convoitent les richesses précieuses de l'Amazonie.

Manifestation anti-Bolsonaro à São Paulo © Getty Images

L'arme poétique

"Quand j'ai enregistré mon nouvel album au Brésil en septembre 2018, j'ai été étonné par les gens qui me disaient que, vu les circonstances merdiques, le Brésil allait de nouveau avoir de bons chanteurs-compositeurs. (rires)" Renato parle de ses propres chansons engagées, à découvrir à l'automne 2019, mais aussi du travail de son producteur à São Paulo, Guilherme Kastrup, ayant bâti sa réputation sur ses audaces musicales et sa "samba sujo" (la samba "sale") ainsi nommée pour son refus des conventions. Kastrup est aussi assez vieux -il est né en 1969- que pour se rappeler des années suivant le premier coup d'État. Par e-mail, il explique ses inquiétudes et les similitudes entre 1964 et 2019: "En 2016 (année de la destitution de la présidente de gauche Dilma Rousseff(1)), je travaillais sur mon nouvel album quand j'ai perçu les premiers mouvements d'un coup d'État. J'étais tellement furieux et nerveux que j'ai décidé de composer l'intégralité du disque en m'inspirant du livre Le Temps du changement, de Fritjof Capra(2). Et donc de faire des chansons politiques qui racontent l'effondrement de notre idéal de civilisation et l'espoir d'arriver à une ère plus lumineuse, en changeant nos paradigmes de comportement. Notamment en samplant les mots de Noam Chomsky dans le morceau Reaction. Et en utilisant la poésie comme arme de réponse face aux mensonges des mass medias."

Héritier de Tom Zé, Kastrup relève le cycle nauséeux de la propagande. Dans ce Brésil de 206 millions d'habitants, les médias sont d'abord la propriété de quelques familles très marquées à droite. Sans compter le prosélytisme des réseaux sociaux, où la gauche et tout ce qui peut paraître non-bolsonariste, sont pris d'assaut par des raids Internet concertés. Face à cela, la musique réagit. À commencer par la scène rap d'un pays qui possède l'un des plus forts taux de métissage au monde. On peut citer Marcelo D2, Criolo ou le pionnier du protest-rap Gabriel o Pensador. En 1992, face à la corruption du président de l'époque Fernando Collor de Mello, il balance To Feliz (Matei o Presidente), "je suis heureux, j'ai tué le président": rap défiant les abus politiques qu'o Pensador réédite à l'automne 2018. Le clip, partiellement tourné chez les Indiens, sonne d'ailleurs comme une adresse directe à la bande à Bolsonaro. Ces derniers mois, d'un peu tous les horizons, la colère musicale prend place, depuis l'octogénaire funky Elza Soares, mythe de la samba (O Que Se Cala) à l'électropop psyché du groupe Garotas Suecas (Não Tem Conversa): pas forcément pour s'en prendre nommément à l'infâme Jair Bolsonaro -élu président fin octobre, il n'est entré en fonction que ce 1er janvier- mais à cette société brésilienne où l'inégalité sociale semble aussi populaire que Copacabana. Autant un fantasme qu'une réalité ensoleillée. En tout cas, une histoire à suivre.

Un merci particulier à Renato Baccarat.

(1) Accusée d'avoir maquillé les comptes publics, Rousseff a été destituée par le Sénat, dans des circonstances qui restent controversées.

(2) Physicien américain vulgarisant sa discipline et s'intéressant aussi aux questions de santé et d'écologie.

Zé comme résistance

Lorsqu'en 1990, David Byrne sort via son label Luaka Bop en 1990 The Best of Tom Zé, il révèle à l'audience occidentale un artiste insulaire et chercheur, partisan d'une inlassable révolution des rythmes brésiliens. Une sorte de Frank Zappa tropical usant de dissonances, de sons ambient, d'échardes harmoniques pour des duels inédits avec la bossa et la samba. Une ligne de conduite que Zé pose initialement en 1968 aux côtés de Gilberto Gil, Caetano Veloso, Os Mutantes, Gal Costa et d'autres dans Tropicalia: ou Panis et Circensis, album qui se veut à la fois une réponse latino-américaine au Sgt.Pepper's des Beatles tout autant qu'un défi esthétique à la dictature militaire. Une forme de "allez-vous faire foutre" surréalisant auquel l'armée répondra ensuite en mettant Veloso et Gil en taule avant de les virer du pays. Tom Zé, lui-même arrêté puis relâché à deux reprises par la police politique, plongera ensuite dans deux décennies souterraines avant d'être remis à sa juste place par Byrne, et applaudi par Beck, Tortoise ou Stereolab. Aujourd'hui âgé de 82 ans, ce foldingue sanctifié qu'on croise lors d'un tout premier et rare concert belge en 1995, -où il se produit avec perceuses et marteaux- continue à faire des disques. Dont le dernier, Sem Você Não A, paru en 2017, refuse toujours tout formatage. Sûr que Bolsonaro au pouvoir devrait lui inspirer d'autres chansons inclassables.