Le préalable absolu à l'écoute de Triplicate est qu'il faudrait mieux oublier la voix. Guère une nouveauté dans la mesure où l'icône du troisième âge -76 ans le 24 mai- trimballe, depuis au moins une décennie, un larynx en souffrance. Le croassement est partout, la façon reptilienne de chanter devenant presque un label d'authenticité dylanienne. Une marque vintage pareille aux chaises Louis XV ou aux bagnoles de collection: la preuve que certains vieillissements dopent la cote du marché. Et à moins d'utiliser les services d'un hypnotiseur, l'immersion dans Triplicate met l'auditeur face à cette particularité vocale que certains considèréront comme clause d'exclusion. Pas le Rolling Stone U.S. ni The Guardian, publications jugées compétentes en matière musicale, qui couvrent l'affaire de louanges. Comme les albums Shadows In The Night en 2015 et Fallen Angels l'année suivante, Triplicate honore le Great American Songbook, celui de Tin Pan Alley et des musicals de Broadway. Période où la composition U.S. se berce de confection charmeuse, façon de gommer le krach des thirties ou les désastres de la Seconde Guerre mondiale. Un pays qui se pave lui-même d'or et de réussite monétaire forcenée, avant que le rock ne mette un grand coup de pied dans la gueule de l'idéal télé-barbecue. Et qu'un certain Dylan ne ramène des chansons vénéneuses sur le marché des soupirs organisés. Alors, trahison prolongée de Bob? C'était sans doute un peu vite oublier deux éléments prépondérants dans la fabrication de Triplicate: ayant grandi dans les années 1940-1950, Robert Zimmerman n'a pu échapper à ces morceaux tout en cordes et cuivres hollywoodiens, orchestrés sur des promesses d'onirisme langoureux. Menés d'une écriture pointilleuse signée Irving Berlin, Hoagy Carmichael ou Rodgers-Hammerstein. Qui une fois passées les considérations de mode, de genre, de rock, incarne une façon joyeuse et optimiste de projeter le plaisir de vivre face à l'adversité.

A priori, on ne voit guère d'intérêt à se farcir trente chansons caramélisées offertes d'une voix incertaine. Mais au-delà de l'incongruité de sortir un "triple album" matériel dans un marché d'abord régulé par le digital, Triplicate joue d'un curieux phénomène physiologique. Une sorte de digestion en trois étapes : on passe le premier disque obnubilé par le grognement du chanteur, on l'oublie au second vu la saveur indiscutable de titres tels que As Time Goes By ou How Deep Is The Ocean? et on finit par adouber l'entreprise dans le troisième volume, nourri comme les deux autres de guitares filandreuses et de rythmiques aguicheuses. D'une façon tellement décalée, voire désuète, de fabriquer la musique en 2017 qu'elle paraît presque rafraîchissante. Assez que pour intégrer cette voix problématique qui, à une ou deux reprises, semble d'ailleurs retrouver des sources de jouvence, notamment dans le splendide When The World Was Young.

Répertoire libérateur

Dans une interview fleuve donnée sur son site (www.bobdylan.com), le chanteur explique qu'en proposant trois fois dix morceaux, il a voulu respecter la limite naturelle du vinyle qui "au-delà de quinze minutes par face, restreint la qualité sonore des chansons". Surtout, il trouve ce répertoire "véridique, libérateur, l'un des plus brise-coeur jamais enregistré." En choisissant une moitié de Triplicate chez Sinatra -et particulièrement sur son album de 1962, Point Of No Return- Dylan honore une fois de plus le crooner suprême comme miroir existentiel. Dans un langage chanson direct et émotionnel, loin du cryptage d'une discographie dylanienne accumulant les métaphores cubistes. Le geste commercial du triple album, plutôt apparenté aux extravagances des années 70-80, peut aussi être compris comme la conclusion ferme et large d'un chapitre où le créateur Bob, repu de toutes les reconnaissances et récompenses possibles -y compris le Nobel...- se retourne franchement sur ses souvenirs perso via les musiques d'autrui. Reste maintenant à Dylan à reprendre son premier travail, celui qui l'a rendu mythique et planétaire: l'écriture de chansons.