AB Club, 27 février. Un petit monsieur à chapeau, d'un âge certain, est en train d'accoucher au premier étage de l'Ancienne Belgique. Le bébé est vieux -doit avoir un bon siècle- et surgit de la guitare en spasmes placentaires, âpre et lubrifié. Don Croissant joue le blues brut. Pas l'un de ces surgelés passés au micro-ondes mais l'émancipation fraîche des anciennes complaintes esclaves cravachées sur les champs de coton fin XIXe. On a beau avoir entendu mille fois le couinement humide -notamment sur les disques de R.L. Burnside que l'oiseau reprend-, il demeure un rythme cinglant, hypnotique et, au final, bien actuel. Peut-être parce que comme les contes pour enfants, il raconte aussi des histoires à dormir debout. D'ailleurs, le gars plus jeune qui suit sur scène, Tiny Legs Tim -lunettes et tifs à la Guy Verhofstadt-, ne fait rien d'autre qu'appliquer le même massage cardiaque au cadavre exquis ayant oublié de mourir. Entouré d'une rythmique et d'un harmoniciste, Tim aux maigres jambes fait glisser le slide sur sa Gibson rouge. Les doigts lustrent le manche qui lâche des arpèges métalliques de boogie-swamp. La voix, qui n'a rien du physique rassurant de son propriétaire, fait remonter d'autres sensations, plus troubles, tout aussi virales. Les histoires de Tim, Heart of The City, When I'm Gone, I Got Something, tutoient le ciel et le Diable -comme dans la fable de Robert Johnson- sauf que là, le narrateur a vraiment senti passer le camion-frigo de la mort.
...

AB Club, 27 février. Un petit monsieur à chapeau, d'un âge certain, est en train d'accoucher au premier étage de l'Ancienne Belgique. Le bébé est vieux -doit avoir un bon siècle- et surgit de la guitare en spasmes placentaires, âpre et lubrifié. Don Croissant joue le blues brut. Pas l'un de ces surgelés passés au micro-ondes mais l'émancipation fraîche des anciennes complaintes esclaves cravachées sur les champs de coton fin XIXe. On a beau avoir entendu mille fois le couinement humide -notamment sur les disques de R.L. Burnside que l'oiseau reprend-, il demeure un rythme cinglant, hypnotique et, au final, bien actuel. Peut-être parce que comme les contes pour enfants, il raconte aussi des histoires à dormir debout. D'ailleurs, le gars plus jeune qui suit sur scène, Tiny Legs Tim -lunettes et tifs à la Guy Verhofstadt-, ne fait rien d'autre qu'appliquer le même massage cardiaque au cadavre exquis ayant oublié de mourir. Entouré d'une rythmique et d'un harmoniciste, Tim aux maigres jambes fait glisser le slide sur sa Gibson rouge. Les doigts lustrent le manche qui lâche des arpèges métalliques de boogie-swamp. La voix, qui n'a rien du physique rassurant de son propriétaire, fait remonter d'autres sensations, plus troubles, tout aussi virales. Les histoires de Tim, Heart of The City, When I'm Gone, I Got Something, tutoient le ciel et le Diable -comme dans la fable de Robert Johnson- sauf que là, le narrateur a vraiment senti passer le camion-frigo de la mort. "Le blues et les Flamands? Je crois que le lien existe pour des raisons historiques et géographiques: la Flandre est bordée par la mer et proche de la Grande-Bretagne. Lorsque le British Blues Boom (1) est arrivé dans les années 60, revitalisant la vieille musique américaine du Delta du Mississippi, le mouvement a déteint chez nous et influencé des gens comme Arno, Roland ou Paul Couter." Dans son appartement gantois, Tim De Graeve -au civil-, 37 ans, raconte son histoire. Elle commence dans un coin de Flandre Occidentale, à Westouter, 1422 âmes adossées à la frontière française. "Mon père avait une poignée de disques, Dylan, Leonard Cohen mais aussi Lightnin' Hopkins, Leadbelly et Mississippi John Hurt. Je me souviens en particulier des morceaux de Blind Lemon Jefferson, sa guitare très vibrante, les scratchs du vieux vinyle et sa façon mystique de chanter." Le gamin de 5 ans décide qu'il en fera ses propres chansons et une carrière. De la vieille ferme familiale privée de télévision, kleine Tim regarde la campagne flamande en rêvant à d'autres paysages, plus à l'Ouest. Tellement avide d'apprendre le blues qu'il accepte une année de liste d'attente avant de pouvoir suivre les cours de guitare à l'académie locale. Un autre virus survient alors que, longtemps après, devenu prof de biologie dans un collège des environs, Tim a plus ou moins rangé ses ambitions professionnelles de blueser. Par conformisme familial, atavisme, normalité. La vie toute planifiée se fissure en 2003. "Dans l'enfance et l'adolescence, j'avais bien eu quelques soucis digestifs mais en 1996, j'ai été diagnostiqué d'une maladie du foie rare. Cela s'est dégradé sept ans plus tard, j'avais des tumeurs qui nécessitaient une transplantation." Maman De Graeve, donneuse compatible, offre au fils 75 % de son organe, qui a la capacité de se régénérer. Lorsqu'un grave problème biliaire survient ensuite, "la misère commence". Tim repasse sur le billard et reçoit un second foie: "J'ai été opéré cinq fois en une semaine, mon état était vraiment critique, et là, j'ai repensé à la musique, à ce que je n'avais pas fait, au Conservatoire où je n'étais pas allé, à mes rêves blues d'enfant et d'ado. Entre 23 et 29 ans, à l'âge où tout le monde s'éclate, je n'avais rien pu faire de ma vie." Tim est affaibli, amaigri, d'où le choix du pseudo dans la grande tradition des noms ornementés à la Big Bill Broonzy, Sleepy John Estes ou Barbecue Bob. Le filiforme De Graeve sera donc Tiny Legs Tim. "Je ne crois ni en Dieu ni au Diable mais je me suis fait la promesse de jouer cette musique: la maladie m'a donné un drive, un focus, que je n'avais pas auparavant." Six ans après, les épisodes difficiles de sa vie n'ont pas quitté la musique de Tim, la baignant d'une aura qui contamine ses trois albums sortis depuis 2011: "Même si je ne raconte pas d'histoires d'hôpital (sourire), ce qui m'est arrivé habite mes disques, dans un sens qui se veut universel. Parfois, c'est présent de manière plus directe comme dans Stepping Up où il est question de santé défaillante." Le morceau en question se trouve sur l'album du même titre sorti il y a quelques semaines. Les dix chansons originales y dégagent une chaleur collective, le son est beau et spacieux, la guitare souvent en slide, souvent inspirée, se donne, rageuse. Acoustique ou électrique, le rythme a cette qualité spongieuse de susciter l'empathie, l'envie de le prendre au corps. De truc à partager dans une ville, Gand, qui voit renaître une curiosité. Tim: "J'ai la chance de jouer dans les deux circuits du blues et des musiques alternatives, à une époque qui redécouvre les roots américaines avec des groupes tels que Black Keys ou Alabama Shakes. A Gand, j'ai rencontré Lightnin' Guy Verlinde, qui a déjà sorti une demi-douzaine d'albums et qui vient de la scène blues. On a commencé à faire des jams qui ont amené un public." L'amitié et une scène locale vibrante finissent par susciter la création récente d'un club, le Missy Sippy (2), sorte de juke joint version gantoise, ouvert tous les soirs sauf le lundi "avec des jeunes et des vieux qui viennent jouer et danser". Entrepreneur musical, Tim l'est aussi en créant son propre label, Sing My Title. Celui-ci, à l'occasion du Record Store Day, propose un trio de vinyles: le Stepping Up du patron, un album mené par Paul Couter, ancien comparse d'Arno (voir encadré) et puis les Tiger Tapes de Don Croissant, le monsieur d'âge respectable vu à l'AB. Sans doute le disque le plus cintré des trois. Cet autre Gantois, qui habite aujourd'hui Malines, nous donne rendez-vous à Grimbergen à quelques kilomètres au nord de Bruxelles: il débarque en combi VW beige, veste de daim brune et pantalons de jogging verts. Cela doit bien donner du blues en mélangeant. Le Club nautique en bord de canal où Don a ses habitudes -au bar notamment- est fermé en ce vendredi après-midi. On prend quelques photos dans le parking avec sa coquille de barque et son amas de vétustés qui ont dû faire le ménage d'une autre vie. Décor décrépit néanmoins raccord avec la musique de Croissant, jus de "hill country blues", dixit Tim qui a craqué pour le côté "viscéral" de la musique à Don. Par où commencer si ce n'est par la date de naissance du loustic -8 novembre 1944- et la bonne ville de Gand alors francophile. Croissant: "Il y avait des bistrots, des boîtes uniquement francophones, maintenant on ne peut plus (sic). Je me suis lancé dans la musique assez tôt, harmonica et cornet à piston, en commençant à jouer dans l'harmonie locale, à des événements comme les célébrations de la Première Guerre mondiale. Le blues est venu lorsque j'ai entendu la radio américaine pour les soldats casernés en Europe jouer Bo Diddley ou John Lee Hooker. Et puis il y avait aussi les juke-boxes dans les cafés. J'avais 10 ou 11 ans. On me surnommait Jimmy parce que ma mère avait eu un boontje (sic) pour un GI du Mississippi ainsi prénommé, qui stationnait en Belgique durant la guerre." Marc Claeys, c'est son nom, est fils de pâtissier, d'où le pseudo pris quand il commence sa deuxième vie de bluesman, au début des années 90. Avant? C'est Little Jimmy à diverses sauces, dont celle d'une première partie des Stones, avec ses Sharks à Bruxelles en mars 1966. "Les Stones avaient joué à La Haye et avaient littéralement cassé la baraque. Là, dans l'ancien Palais des Sports de Schaerbeek, l'atmosphère était plus calme, il devait y avoir 4 ou 5000 personnes dans une salle pouvant en contenir au moins deux fois plus, y compris de nombreux parents surveillant leurs gosses. Les Stones étaient protégés par des gardes du corps: je n'ai même pas pu les approcher, mais j'ai joué avant eux." Le parcours de Marc-Jimmy-Croissant est l'archétype du ptit Belge d'après-guerre que le blues fait rêver. Depuis le premier groupe, Jimmy And The Robots en 1963, qui dans les bals et bars mixe originaux du Mississippi Blues, du Stones et du boogie: "Je voulais tout casser sur scène -cela m'a coûté des sous- et on était punks et Who avant la lettre. C'était du trashblues vulgaire (sic) et je chantais Bo Diddley en phonétique. J'écoutais des vieux enregistrements, par exemple ceux de Howlin' Wolf, un mec qui savait à peine jouer mais qui ramenait complètement les racines africaines de la musique. Je n'aimais pas vraiment le son "propre" du British Blues Boom." On retrouve ce sens de la viande grillée au barbecue sur la discographie éparse de Don Croissant, à peine une paire d'albums et de singles en un demi-siècle d'opérations. Il aurait pu être une sorte de Captain Beefheart flandrien, ou tout au moins l'équivalent en popularité d'un Roland Van Campenhout: il en a le grain zinzin et ce truc qui creuse un sillon guttural supplémentaire à ses rares enregistrements. Une explication? "A partir des années 70, pendant une bonne décennie, j'ai laissé tomber la musique, parce que je suis un homme de famille et que je voulais être près de ma femme et de mes deux enfants. J'ai négligé ma carrière mais je ne voulais pas crever de froid dans une mansarde non chauffée. Après avoir repris les choses, j'ai même essayé une carrière à New York où je me suis installé pendant quelques mois chez mon copain Chris Whitley, mais cela n'a pas marché." Il y a peut-être un peu de naïveté chez cet amateur de blues à jouer et de rouge à picoler, mais l'association avec Tiny Legs Tim -en concert commun ces temps-ci- pourrait bien relancer la machine jamais grippée. A 70 piges, ben oui, papy fait de la résistance. Et il a bien raison. (1) DÉBUTS SIXTIES, LE BLUES INCORPORATED D'ALEXIS KORNER ET CYRIL DAVIES, PREMIER GROUPE ANGLAIS À ÉLECTRIFIER LE BLUES AMÉRICAIN, EXERCE UNE INFLUENCE CRUCIALE SUR LES FUTURS STONES, WHO ET FLEETWOOD MAC. (2) WWW.FACEBOOK.COM/MISSYSIPPY.GENT