Zach Condon a toujours eu la bougeotte. Ça s'entend dans sa musique, voyageuse. Dans le nom de son groupe, Beirut. Et dans les titres de ses chansons, Bratislava, Nantes, Cherbourg ou encore Santa Fe... Ça saute surtout aux yeux en examinant le parcours du jeune trentenaire américain et en l'écoutant raconter la fabrication de Gallipoli. Un cinquième album qui a été fabriqué entre les États-Unis, l'Allemagne et l'Italie. Et qui a en même temps des allures de retour aux sources. Récit géographique.
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Zach Condon a toujours eu la bougeotte. Ça s'entend dans sa musique, voyageuse. Dans le nom de son groupe, Beirut. Et dans les titres de ses chansons, Bratislava, Nantes, Cherbourg ou encore Santa Fe... Ça saute surtout aux yeux en examinant le parcours du jeune trentenaire américain et en l'écoutant raconter la fabrication de Gallipoli. Un cinquième album qui a été fabriqué entre les États-Unis, l'Allemagne et l'Italie. Et qui a en même temps des allures de retour aux sources. Récit géographique. "Gallipoli est né dans mon esprit quand j'ai embauché mon père pour qu'il m'envoie mon vieil orgue Farfisa de Santa Fe à New York puis à Westchester. J'ai écrit la plupart des chansons du disque dessus. Même si je n'en joue pas sur tous les morceaux. Le Farfisa est très riche sur un plan sonore déjà. Mais il a "un goût de bouchon". Ce que je veux dire, c'est qu'il a des imperfections, qu'il se prête aux accidents heureux. Je n'ai jamais eu de groupe en grandissant. C'était donc une manière facile pour moi de composer. Tout en un... Puis le son que ça dégageait. Il a sorti de ma tête les sonorités américaines traditionnelles. J'ai une manière assez particulière de travailler les arrangements avec cet instrument. Au départ, certaines touches et fonctions ne marchaient pas. C'est pour ça que son ancien propriétaire, claviériste d'un cirque itinérant, avait voulu s'en débarrasser. Ça m'a poussé à être inventif. Quoi qu'il en soit, j'étais perdu à New York. J'avais passé du temps à Istanbul et quand j'y suis revenu, je m'y suis senti comme un fantôme. Je me demandais ce que je faisais là. La ville change vite. Je partais en tournée pendant un mois et à mon retour, je ne reconnaissais pratiquement plus mon quartier. Je ne parle pas de quelques bars et restaurants qui refaisaient leur façade, je parle du nombre de lotissements dégoûtants de verre et d'acier construits dans le moindre block de Brooklyn. C'est important pour moi. J'ai grandi avec une mère architecte. Mais plus généralement, les gens ont fui New York. Je veux dire mes amis, les musiciens... Tous s'en vont. Mort par affluence. La culture de la ville a implosé. Ce n'est plus vraiment une ville pour les artistes. C'est une ville pour l'immobilier. Pour la finance. Pour les gens riches..." NDLR: Au début spécialisé dans les instruments de musique, Farfisa bosse aujourd'hui dans les équipements de sécurité. Les contrôles d'accès et la vidéo surveillance... "C'est un petit comté au nord de New York. Très friqué. Mais je m'y suis installé dans un coin étrange. Je voulais vivre dans un endroit qui soit près de la ville mais qui n'en soit pas une non plus. Et je suis tombé sur cette maison en forclusion... C'était celle du concierge d'un manoir possédé par un millionnaire condamné à 20 ans de prison pour fraude fiscale et financière. Je suis allé visiter. C'était complètement isolé. Sur le Titicus Reservoir (un énorme bassin hydrographique, NDLR) . Pas de voisin. Rien. En traversant de longs champs, tu arrivais juste au domaine que ce concierge surveillait. Je suis resté là-bas un an et puis je me suis débarrassé de la maison quand je suis parti m'installer en Allemagne. J'avais aménagé le garage en studio et c'est un magnifique endroit mais je me sentais vraiment perdu. C'est au milieu de nulle part. Je ne connaissais personne autour. Je n'allais pas souvent en ville. Ça a sans doute été l'année la plus solitaire de ma vie. C'est là-bas que j'ai écrit les premières chansons du disque fin 2016. J'y ai beaucoup bossé. J'y ai presque perdu la tête." "J'ai grandi en rêvant de Berlin. J'y suis arrivé tard mais j'ai fini par m'y installer assez rapidement. Je rendais souvent visite à mon cousin avec qui j'ai signé la pochette du disque. On ne se connaissait pas vraiment en grandissant mais on est très proches maintenant. Il est né au Mexique. Il a eu une vie un peu folle. Dans une ferme au Missouri. Puis en Floride. Il a travaillé sur des bateaux à Hawaii. Et en même temps, c'est un artiste assez renommé. Il a exposé dans de grands endroits comme le Whitney. Il vit à Berlin depuis huit ans. Donc, j'allais souvent lui dire bonjour. Je restais là à la fin d'une tournée. Je bossais avec les mecs de Mouse on Mars. J'ai commencé à voir un peu la ville à travers leurs yeux aussi. Et j'ai eu l'idée d'y emménager. La vie là-bas est nettement moins stressante. L'art et la musique y sont omniprésents. J'aimais le travail que je voyais. J'appréciais les concerts auxquels j'assistais, le studio dans lequel je bossais. Berlin est intéressant architecturalement parlant. Tu as des endroits beaux et impressionnants. Certains buildings dans mon quartier n'ont pas été bombardés et sont magnifiques. Mais il y a aussi une architecture sans âme. Une architecture sévère, communiste. Je ne sais pour quelle raison mais j'aime ce mélange discordant. Ce n'est pas une ville précieuse comme Paris. Pas du tout. J'y vis depuis deux ans maintenant. J'ai bougé après m'être cassé un bras, au printemps 2017, en faisant du skateboard en face de chez moi à Brooklyn. Un skatepark avait ouvert. Un rêve qui devenait réalité pour une jeune version de moi. Regarde, ce bras-ci est bien plus court que l'autre. Ça devait être la quatrième ou cinquième fois que je me le pétais. J'ai eu droit à des interventions chirurgicales. La première fois, je suis tombé d'un pont. J'avais quatorze ans. Je voulais grimper. J'y étais presque arrivé et je suis tombé d'environ quatre mètres... Ensuite, ça a été des accidents de skate. Je me suis aussi latté en vélo. J'ai une plaque en métal dans le bras. Je suis un peu en titane.Berlin est une ville internationale. Je parle l'allemand. Mais pas de manière très fluide. C'est un langage piégeux. Mais j'essaie de ne pas utiliser l'anglais. C'est chez moi maintenant. C'est devenu ma maison. J'ai découvert un truc intéressant sur le bâtiment où j'habite: c'était à l'origine une ancienne brasserie et je vis dans une des écuries. C'est un très beau building de briques. Un truc historique. Je m'entends bien avec les Allemands. J'ai passé beaucoup de temps dans le pays auparavant, mais pas de cette manière. L'Allemagne colle assez bien avec ma personnalité. C'est calme mais tu as accès à tout ce dont tu as besoin. Rationnel. Pas trop de drama..." "Le studio où j'ai enregistré en Italie se trouve à la campagne mais on a aussi roulé sur la côte et visité. Notamment Gallipoli. J'avais l'impression d'avoir déjà entendu ce nom. Mais j'ai plus tard compris que c'était via la bataille de Gallipoli. Un autre Gallipoli. En Turquie celui-là. J'aimais le mot, sa sonorité. Je suis tombé sur une procession dans cette forteresse médiévale. Elle m'a touché et inspiré une chanson. Elle m'a rappelé des festivités au Nouveau-Mexique, à Santa Fe, où 10.000 personnes se rejoignent en marchant dans un immense parc pour regarder Zozobra, une marionnette de 15 mètres, brûler. J'ai entendu que le fondateur de Burning Man y avait puisé son inspiration.Le Sudestudio où j'ai bossé dans les Pouilles, près de Lecce, est un building moderne. La famille de Stefano, le proprio, a une maison très ancienne et historique. Et il a construit ce grand bâtiment, haut de plafond, rempli de vieil équipement. C'était en octobre. Le temps était magnifique. Portes ouvertes en permanence. Beaucoup de soleil. Je disais au mec que cet endroit, jusqu'à ses murs, me faisait vraiment penser à mon école à Santa Fe. J'ai eu en Italie tous ces flashes du Nouveau-Mexique. C'était vraiment bizarre. Je connais bien le 7e art et la musique italienne. Je m'y suis intéressé dès l'adolescence. Notamment à cause des films que montrait le cinéma dans lequel je bossais. Mais aussi à ce qu'il me donnait envie de regarder. On avait un très bon vidéo club, avec des sections pour chaque pays. On regardait des films obsessivement avec mon frère. Fellini a vraiment été quelque chose pour moi. Et la musique des westerns-spaghettis reste une influence marquante. Notre bassiste est obsédé par la Botte. Il emmène chaque fois des disques italiens incroyables en tournée. Ça va de l'italo disco à des trucs d'avant-garde des années 70. C'est fou et étrange parfois la vie. Le studio où j'ai terminé le mixage de mon disque à Berlin, Vox Ton, est dirigé par Francesco Donadello qui avait, je ne le savais pas, aidé le mec à construire le studio dans lequel j'ai enregistré en Italie." "La présence mexicaine est très forte au Nouveau-Mexique. J'ai grandi au milieu de cette communauté et on trouvait ça génial. Je ne peux vraiment pas comprendre pourquoi les gens ont tellement peur les uns des autres. C'est insensé. Je viens des États-Unis, mais j'y suis un immigré européen qui a grandi sur des terres volées aux Amérindiens. Un État largement hispanique et mexicain. Partout où je vais, je suis un immigré. Partout où je vais, je suis un étranger. Je ne suis pas supposé être là... Cette idée de mur? Les gens qui ont peur des Mexicains sont ceux qui vivent à la frontière canadienne... Ils n'ont aucune idée de ce qui se passe vraiment. Quand j'étais adolescent, on pouvait traverser la frontière et on le faisait. Mais c'était beaucoup trop dangereux d'aller plus loin. La grande ville la plus proche, c'est Juarez. Et Juarez est vraiment craignos. Mais j'ai passé beaucoup de temps au Mexique en général." "Quand j'en ai eu fini avec toutes les sessions d'enregistrement, j'ai réalisé que je n'avais pas d'artwork pour mon disque. Et je n'avais aucune idée de ce que je voulais. En cherchant, j'ai trouvé une carte postale dans une brocante de Berlin. Je fouillais et j'ai découvert une photo de cette île luxuriante que je ne savais pas où placer sur la carte. J'ai essayé de deviner d'où ça venait. Peut-être de la Méditerranée mais pas vraiment. Donc, j'ai été obligé de googler. C'est une île subtropicale au nord-ouest du lac de Constance... Un trait d'union entre l'Allemagne et la Suisse. C'est tellement incongru. L'image m'a parlé. C'est à la fois étrange et à sa place. Ce mélange méditerranéen, allemand. J'ai intitulé un morceau instrumental du disque On Mainau Island et on s'en est servi pour l'arrière de la pochette. Mais je n'y ai jamais été en fait. J'aime que les noms soient familiers mais pas vraiment..." (NDLR: Après la Seconde Guerre mondiale, l'île a été un lieu de quarantaine pour des survivants de Dachau atteints par le typhus). "Je n'y ai jamais mis les pieds non plus. J'ai fait écouter une chanson à mon frère Ryan en lui expliquant que je ne savais pas comment l'appeler. Et il m'a envoyé une liste. Varieties of Exile est un autre titre de l'album qu'il a trouvé. Je pense qu'il se moquait de moi. Il m'appelle "le réfugié". En fait, j'avais pensé l'intituler Sébastopol . Mais je ne voulais pas avoir à parler de l'Ukraine. Enfin, on se retrouve quand même à discuter politique. Je fais des petites choses tu sais. Je donne des concerts caritatifs pour des organisations aux États-Unis. Un dollar pour chacun de nos tickets aux States ira à une organisation qui soutient financièrement un programme pour réfugiés. Intégration, éducation musicale. Des trucs qui me font me sentir chez moi aux USA. Et je vais faire de même en Allemagne maintenant. Mais je ne peux pas laisser entrer la politique dans ma musique. Quand je chante "The gates are high", ça n'a rien à voir avec le mur. C'est un truc beaucoup plus personnel. J'entretiens toujours une relation difficile à l'écriture. Mais la musique est trop précieuse, trop transcendante pour être contaminée par toutes ces conneries. Ce n'est pas du tout ce que représente la musique pour moi. Ce n'est pas un vaisseau pour la colère et le ressentiment."