Derrière ses lunettes noires, Beck cache comme il peut son jetlag. Tout juste arrivé, l'Américain vient de démarrer sa promo européenne, par une première étape parisienne. Il reçoit dans le patio d'un grand palace, place de la Concorde, avec ce mélange typique de professionnalisme et de cool californien. À l'ancienne, serait-on tenté d'écrire, à propos de l'une des dernières vraies stars du rock. Qui l'eût cru? Alors qu'il a fêté les 25 ans de l'album (Mellow Gold) et du tube (Loser) qui ont fait de lui une icône de ce qu'on a baptisé à l'époque le rock alternatif, Beck continue de faire l'actualité.

En début d'année, il recevait encore le Grammy du meilleur album alternatif pour Colors, sorti en 2017. Son disque précédent, Morning Phase, remportait, lui, trois récompenses supplémentaires de la part de la même industrie musicale américaine -dont celle du meilleur album de l'année, et meilleur album rock. Après une décennie 2000 plutôt poussive, Beck reprenait des couleurs. Certes, à l'image d'un genre qui a du mal à se faire une place dans le zeitgeist de l'époque, il apparaît aujourd'hui davantage comme un notable du rock, que comme un grand révolutionnaire. Musicien-caméléon, habitué des tours de passe-passe, Beck assure néanmoins avoir encore quelques fantasmes musicaux à réaliser. Avec son nouveau Hyperspace, il concrétise ainsi celui de produire un album en compagnie du serial hitmaker Pharrell Williams. Une rêverie pop, aérienne et ludique, dont il explique ici la genèse.

À propos de votre disque précédent, l'exubérant Colors, vous aviez déclaré qu'il avait été conçu à une époque où "la chanson la plus importante du moment était Happy de Pharrell Williams". La collaboration était-elle d'autant plus naturelle?

Ce qui est marrant, c'est que j'étais en studio avec lui quand il mixait le morceau en question. J'étais venu le voir avec ma guitare. Je me rappelle que mon manager m'avait demandé quels étaient mes plans. En réalité, je n'en avais pas vraiment. Je voulais juste partir de zéro, commencer d'une page blanche, et essayer de pondre -je m'entends encore lui dire- quelque chose d'"heureux". Et voilà que, sans le savoir, je retrouve Pharrell en train de bosser sur ce qui deviendra précisément Happy...

C'est presque étonnant que vous n'ayez pas travaillé ensemble plus tôt...

En vérité, cela faisait un moment que je voulais bosser avec lui. Déjà après Midnite Vultures (sorti en 1999, NDLR), j'avais imaginé pondre un album avec les Neptunes (son duo de producteurs avec Chad Hugo, NDLR) et Timbaland. Mais quand j'ai voulu m'y mettre, Justin Timberlake venait lui-même de sortir son album avec eux. Je ne me voyais pas faire la même chose, en moins bien (sourire). Finalement, c'est Pharrell qui m'a appelé récemment pour m'inviter sur un titre de NERD. De là, tout s'est enchaîné de manière très spontanée. On a commencé à travailler sur mes propres morceaux. Alors que j'avais passé plus de quatre ans sur Colors, cette fois, tout a coulé de source. C'était assez libérateur.

© MIKAI KARL

Qu'est-ce qui a amené cette fluidité?

La méthode. Quelqu'un comme Leonard Cohen pouvait passer huit ans sur une chanson. Ce qui est une manière de faire. L'autre est celle d'Allen Ginsberg: first thought, best thought. Il s'agit d'ouvrir sa conscience et la laisser dérouler son flot d'idées. Pharrell avance comme ça. Il travaille très vite. Il a deux heures devant lui, durant lesquelles il lance un maximum de pistes. C'est fou, cela fait des années que ce gars est au centre de la musique. Il bosse avec tout le monde. En cela, on est très différent. Je suis davantage une île.

Chacun de vos albums repose, sinon sur un concept, au moins sur une idée musicale forte. Quelle était celle derrière Hyperspace?

Vous vous rappelez de ce jeu vidéo Asteroids (l'un des premiers grands jeux d'arcade développé en 1979, NDLR)? Vous manipuliez un vaisseau spatial qui devait détruire des astéroïdes et des soucoupes volantes. Mais vous aviez également une fonction qui vous permettait de disparaître dans l'hyperespace. De la même manière, la musique représente pour moi un moyen de s'évader. Dans la vraie vie, vous n'avez pas un bouton qui vous transporte ailleurs. Mais vous avez la musique qui peut vous ramener à une certaine époque, vous faire revivre certaines émotions, etc. C'est quelque chose de très banal, il n'y a rien de très magique là-dedans. Mais c'est fondamental pour chacun. On a tous des limitations dans la vie -qu'elles soient financières, physiques, etc. La musique permet de s'évader, quand vous pensez être confiné.

Comment cette idée s'est-elle traduite concrètement?

Je sais en tout cas que je voulais un disque plus moderne. On est dans une époque où la musique est très digitale. Elle est produite à partir d'ordinateurs, de logiciels bien précis, de sons préprogrammés, etc. Pour la première fois, une partie importante de la culture ne vibre pas à partir d'instruments "classiques", en bois, ou avec des cordes, etc. On parle désormais de points sur un écran. Je ne critique pas. Je constate juste que c'est l'esprit du moment. Vous avez à faire aujourd'hui avec une génération qui est complètement "branchée", réfugiée derrière son écran. Avec même pour conséquence, selon certaines études, un changement dans les capacités d'empathie: les gens comprennent moins bien les émotions des autres. Tout cela a forcément un impact sur la musique. Vous pouvez adorer ou haïr cet état de fait, peu importe, c'est là. Du coup, j'avais envie de voir ce qu'il y avait moyen de faire à l'intérieur de ces nouvelles limites. Avec Pharrell, l'idée était de faire un disque de 2019, voire 2020, 2021.

See Through, c'est un peu votre version d'un morceau à la Drake?

C'est une façon de voir les choses, en effet. Drake est quand même l'un des artistes les plus importants de la décennie. Les structures de ses morceaux sont toujours très déliées. C'est fascinant de le voir improviser toutes ces mélodies et ces formes.

Au départ, vous venez d'un monde -en gros, la scène indie des années 90- où il était très mal vu de frayer avec les gens de la pop. Aujourd'hui, vous collaborez avec l'un des plus gros faiseurs de tubes en activité...

Mais Pharrell Williams est aussi quelqu'un qui expérimente énormément. Un morceau comme Drop It Like It's Hot a été numéro un, tout en étant complètement bizarre. Bien plus en tout cas que la majorité des propositions indie-rock qui passaient au même moment. Pharrell Williams est à la fois au centre tout en se permettant les expérimentations les plus folles. Tout comme les Beatles au fond, qui étaient à la fois à l'avant-garde et immensément populaires... Il y a huit, neuf ans, j'ai commencé à me poser moi-même des questions sur mon parcours: suis-je vraiment un artiste alternatif? J'ai tourné avec Sonic Youth, par exemple. J'adore leur musique, elle m'influence énormément. Mais je dois quand même bien constater que mes morceaux ne correspondent pas vraiment à leur univers. J'avais beau revêtir un costume indie, mes chansons ont toujours été pop. Même sur un disque aussi rêche que One Foot in the Grave, vous trouvez des morceaux accrocheurs. Au fond, ce qui me vient le plus naturellement, c'est encore et toujours la mélodie. C'est là, je pense, qu'est ma force.

Quel regard portez-vous sur la pop actuelle?

Elle est plus intéressante que jamais. Je peux par exemple apprécier un titre de Selena Gomez dont la production, il y a à peine dix ans, aurait passé pour complètement underground. Après, pour être tout à fait honnête, je ne veux pas rester bloqué sur des étiquettes, ou des questions de genres. Je pense que c'est justement le piège dans lequel ma génération est tombée. On a été tellement obsédés par les questions de sémantique et de définition. Des choses dont la jeune génération se fout complètement. Pour elle, la seule chose qui compte, c'est: est-ce que j'aime ou pas? Est-ce que cela me procure des émotions ou pas? Elle refuse de devoir choisir par exemple entre Ariana Grande et Daniel Johnston. Pour nous, c'était impensable.

Même si tout au long de votre discographie, vous avez vous-même jonglé entre les genres: folk, funk, etc.

Oui, mais j'ai pu me sentir coupable d'aimer ces albums qui mixaient tout cela ensemble. Les journalistes m'ont souvent demandé si ce que je faisais tenait de la farce ou de la parodie. Pour eux, ce n'était pas de la musique, mais plutôt un exercice de style. J'ai fini par me dire qu'ils avaient peut-être raison. C'est comme ça que j'en suis d'ailleurs arrivé à enregistrer un disque comme Mutations, qui était très limpide, avec beaucoup de piano, des guitares. Tout à coup, pour beaucoup, j'écrivais enfin de "vraies" chansons, je n'étais plus occupé à enchaîner les tours de magie. Bon, je constate aujourd'hui qu'on n'en est plus là: déconstruire les choses pour mieux les remonter ensemble est beaucoup mieux accepté.

Sur Hyperspace, vous vous permettez même une chorale gospel sur un morceau comme Everlasting Nothing...

En réalité, c'est quelque chose que je fais au moins une fois par an. C'est une chorale de jeunes de Los Angeles, les Compton Kidz, qui ne jouent que du gospel. J'adore ce qu'ils font. Dès qu'ils chantent, ils illuminent la pièce. Je trouvais intéressant d'amener cet élément-là dans l'album. Après tout, toute une partie du rock vient de là. Même un morceau comme Let It Be est une version Beatles du gospel.

Auparavant, un tel geste aurait pu semer le doute: est-il sincère ou faut-il y voir une forme d'ironie?

Oui, je vois ce que vous voulez dire. Mais je pense que c'est une vision très européenne de ma musique. Je ne renie pas qu'il y ait une part d'humour dans ce que je fais, au contraire. Vous savez, j'ai grandi avec les Beatles, qui était un groupe très drôle: des morceaux comme Yellow Submarine, les dessins animés, etc. Et puis mon héritage est anglo-écossais. L'humour à froid, je connais. Mais l'ironie est quelque chose d'encore différent: il y a un côté très fataliste, tout est une blague, rien n'est sérieux...

"Je ne renie pas qu'il y ait une part d'humour dans ce que je fais." © GETTY IMAGES

Qui correspond bien à l'ambiance des années 90, la fameuse génération X dont vous êtes issu...

Oui, c'est vrai. Mais il faut voir d'où l'on venait. Prenez un film comme Breakfast Club, et regardez comment les parents ex-soixante-huitards traitaient leurs enfants à cette époque-là. Forcément, les jeunes étaient désenchantés. Quand un groupe comme Nirvana est arrivé, c'était cathartique. Donc oui, il y avait un côté grinçant. Mais c'était surtout de l'humour. Celui que j'aimais aussi chez les Beatles, Sly & The Family Stone, James Brown ou Prince. Alors, oui, les gens m'associent encore souvent à cette posture post-moderniste un peu cynique, ironique. Mais si vous creusez, vous verrez que même à cette époque-là, mes chansons étaient très directes. Un de mes premiers morceaux, Truckdrivin Neighbors Downstairs (sur Mellow Gold en 1994, NDLR), a souvent été vu comme une blague, une manière pour moi de me moquer des rednecks. Sauf que ces personnages ont vraiment existé, que j'ai vraiment été témoin de violences domestiques. Ils habitaient en bas de chez moi, je les entendais se disputer et hurler toutes les nuits, au point, certains soirs, de devoir me barrer et dormir dans ma voiture. J'étais terrifié. Plusieurs fois, il a fallu appeler les pompiers. Un jour, ils ont même défoncé les portes à coup de hache. Donc ce qu'on a pris pour un récit un peu comique était un vrai témoignage. Tout ça pour dire que mes chansons sont toujours issues d'un endroit très sincère. Ce qui, encore une fois, n'empêche pas l'humour. La vie est de toute façon trop courte pour s'en passer...

Beck, Hyperspace, distribué par Caroline. ***(*)