Quelques saillies de Cabaret Voltaire ou Daniel Miller mises à part, on a un peu de mal avec le filon industriel anglais des seventies-eighties. En particulier l'électro noisy théâtrale de Throbbing Gristle. Ajoutez-y un certain scepticisme endémique envers la performance et l'intérêt pour le livre de Cosey Fanni Tutti -paru en anglais en 2017 chez le prestigieux Faber & Faber- s'en trouve logiquement plutôt réduit. L'Anglaise se situe en plein dans ce mouvement post- hippie, anar, ambigu, expérimental, dark et provocateur qui démarre dans l'après-1968. Pourtant, les 488 pages du livre, désormais en français aux éditions Audimat, ne sont pas loin des qualités gluantes d'un page-turner.
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Quelques saillies de Cabaret Voltaire ou Daniel Miller mises à part, on a un peu de mal avec le filon industriel anglais des seventies-eighties. En particulier l'électro noisy théâtrale de Throbbing Gristle. Ajoutez-y un certain scepticisme endémique envers la performance et l'intérêt pour le livre de Cosey Fanni Tutti -paru en anglais en 2017 chez le prestigieux Faber & Faber- s'en trouve logiquement plutôt réduit. L'Anglaise se situe en plein dans ce mouvement post- hippie, anar, ambigu, expérimental, dark et provocateur qui démarre dans l'après-1968. Pourtant, les 488 pages du livre, désormais en français aux éditions Audimat, ne sont pas loin des qualités gluantes d'un page-turner. Personnalité underground marquante, Cosey -née Christine Carole Newby le 4 novembre 1951 à Kingston upon Hull- a étonnamment la fibre humaine communicative. Entre le porno, le bruit indus, les relations houleuses, la promiscuité, les squats forcément pourris, le manque de fric des débuts et les idéologies troubles se dégage une histoire intéressante. Avant de se lancer dans l'underground caractériel, Cosey -rebaptisée selon l'opéra de Mozart Così fan tutte- expérimente tout ce qu'une fille née au début des fifties peut vivre dans une ville du Yorkshire, à 350 kilomètres au nord-est de Londres. Ce port majeur ratiboisé pendant la Seconde Guerre mondiale laisse une architecture peu affriolante de council houses et d'industries bientôt en déclin. Rappelant que la petite classe moyenne à laquelle appartient Cosey -papa est pompier monté en grade- voisine souvent la possible dégringolade. Face à un père borné, distant, d'esprit militaire, exerçant une violence morale et parfois physique, Cosey commence très jeune une vie libertaire. Faite d'escapades dans les gravats laissés par la guerre et le régime serre-ceinture, longtemps soumis aux tickets de rationnement. Un ancrage particulier la sauve du désastre émotionnel: maman! Complice, confidente, amie, mère tendre, tentant de comprendre la fille Cosey qui aime mettre le boxon, de différentes manières. Plus ou moins laborantine, Cosey enchaîne les fameux petits boulots alimentaires. Elle est néanmoins marquée par le goût du colérique paternel pour les bidouillages électroniques et les processus d'enregistrement. La découverte de l'occultisme sexuel - Magick d'Aleister Crowley- la rapproche d'un certain Neil Andrew Megson, davantage connu sous le pseudo Genesis Breyer P-Orridge (1950-2020). Le duo bientôt charnel partage très vite expérimentations, dadaïsme, bricolages surréalistes et BO stridentes dans le groupe COUM Transmissions. "La définition de COUM était volontiers évasive, écrit Cosey. De cette façon, la liberté d'expression et d'interprétation (y compris celle du public) restait totale (...). COUM n'était pas un simple groupe, il s'agissait davantage d'un mouvement, d'une grande famille." Le show Prostitution, présenté en 1976 à l'Institute of Contemporary Arts de Londres fait scandale. Cosey n'omet pas que COUM est le quasi-jumeau sémantique de come, jouir en langue anglaise. Ce qui explique l'emploi récurrent de tampons hygiéniques plus ou moins customisés. Et il est beaucoup question de sexe tout au long de ce livre puisque la protagoniste gagne aussi sa vie en posant pour des photos érotiques, jouant dans des pornos, et menant une vie de fornication intense. Entre orgies, amants et prestations tarifées, Cosey sera longtemps amoureuse de Genesis P-Orridge -ici baptisé Gen- avec lequel, elle forme le groupe Throbbing Gristle. Gen, pièce centrale de TG, figure emblématique d'un malaise voulu, est portraitisé sans concession. Vampirisant Cosey, il ne cesse de la tromper -Cosey lui rend la pareille- mais surtout s'avère le genre de mec que #MeToo enverrait d'emblée au bûcher pénal. Tyrannique, égocentrique et brutal, comme l'expose Cosey à la moitié du livre, lorsqu'elle se décide enfin à le quitter. Il tente alors de l'étrangler, de la poignarder, se mettant devant sa voiture, l'implorant. Manipulateur fielleux. Au-delà des naseries de Gen et de ses futures opérations pour devenir pandrogyne (1), l'itinéraire de Cosey consiste à trouver une forme d'harmonie vitale, y compris dans des situations artistiques risquées, audacieuses, bancales parfois. Paradoxe de sa vie. L'intérêt majeur du livre réside sans doute dans ce personnage -on a de la sympathie pour elle- qui défonce les limites de la bonne conscience et pose la sexualité et la pornographie, entre autres, comme signes de protestation politique aiguë.Après avoir quitté Gen, elle part vivre avec un autre membre de Throbbing Gristle, le plus pondéré Chris Carter. Ensemble, ils fondent en 1981 Chris & Cosey, formation synth-pop, et multiplient les expérimentations: Cosey se consacre autant à la musique qu'à des performances ou des conférences en solo, toujours entre galeries d'art, concerts et sphères intellos. Cette mère de famille, qui passe par des accidents de santé -cardiaques notamment-, suit indéfectiblement un parcours de femme indépendante et sexuée. Sur ses photos dénudées, elle écrit: "Je me rappelais de l'histoire derrière chacune des images fournies. (...) Mais ce qui m'a fait un choc, ce n'est pas tant cela ni le côté cru des photos jambes écartées, que la façon dont ces magazines témoignaient du sexisme flagrant qui semble à présent ridicule et parfois choquant, voire crasse (...). Ces oeuvres ont ensuite été mises dans une perspective "féministe" et je peux comprendre pourquoi, mais pour moi, à l'époque (et à tout jamais), il s'agissait d'être libre moi-même, pas d'être "féministe" à proprement parler."(1) Gen subira de nombreuses opérations esthétiques pour former un couple "semblable", également inspiré de son corps et de celui de sa compagne Jacqueline Breyer, morte en 2007.