On ne compte plus les disques d'Arno. Il s'en charge lui-même. Sorti la semaine dernière, Human Incognito est officiellement le 33e album de l'Ostendu magnifique, le king du rock qui sent les moules et puis les frites, les frites et puis les moules. Comme à chaque fois, la presse écrira, sincèrement, qu'il est meilleur que la cuvée précédente. Et comme à chaque fois, l'objet risque au final de laisser moins de traces que les concerts auxquels il a servi de prétexte. Avec Human Incognito, produit à nouveau par l'Anglais John Parish, on veut croire toutefois qu'Arno tient le bon bout. Que même s'il ne révolutionne pas la discographie du père Hintjens -au menu, le même mélange bâtard rock-blues-chanson, chanté moitié en anglais, moitié en français, moitié en "Arno" dans le texte-, le présent album, donc, ne s'épuisera pas trop vite, qu'il tiendra toujours la route dans six mois.
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On ne compte plus les disques d'Arno. Il s'en charge lui-même. Sorti la semaine dernière, Human Incognito est officiellement le 33e album de l'Ostendu magnifique, le king du rock qui sent les moules et puis les frites, les frites et puis les moules. Comme à chaque fois, la presse écrira, sincèrement, qu'il est meilleur que la cuvée précédente. Et comme à chaque fois, l'objet risque au final de laisser moins de traces que les concerts auxquels il a servi de prétexte. Avec Human Incognito, produit à nouveau par l'Anglais John Parish, on veut croire toutefois qu'Arno tient le bon bout. Que même s'il ne révolutionne pas la discographie du père Hintjens -au menu, le même mélange bâtard rock-blues-chanson, chanté moitié en anglais, moitié en français, moitié en "Arno" dans le texte-, le présent album, donc, ne s'épuisera pas trop vite, qu'il tiendra toujours la route dans six mois. Cela ne tient pas à grand-chose. A la limite, c'est peut-être simplement une question de moment. Pour Arno, d'abord. Pour la première fois de sa carrière, il a laissé s'écouler plus de trois ans entre deux disques. Dans l'intervalle, le bonhomme a évidemment beaucoup tourné, notamment dans la foulée de l'album Future Vintage, sorti en 2012. Son ancienne maison de disques a également sorti un box, Le Coffret essentiel, regroupant tous ses albums entre 1986 et 2007. Un impressionnant coup d'oeil dans le rétroviseur, et comme une nouvelle forme de canonisation. Plus marquant peut-être, Arno a fêté ses 65 ans. L'âge d'une retraite qu'il n'est pas près de prendre. Mais un cap qui a pu éventuellement le faire un peu gamberger. Pour éviter ça, l'animal en a évidemment profité pour reprogrammer une série de concerts. Dont un, au Casino d'Ostende, en mai 2014, le jour même de son anniversaire. Spéciale, la date le deviendra d'autant plus que, quelques semaines plus tôt, Arno perdra son père, Maurice Hintjens, décédé à une petite encablure de ses 90 ans. La mort du paternel ne laisse jamais indemne. Comme l'écrit Gilles Deleux, dans l'incontournable somme biographique qu'il a écrite sur Arno (1), ressortie et réactualisée l'an dernier: "Le décès de Maurice l'amène bien sûr à s'interroger sur son propre rôle de père, mais aussi à considérer sa propre mortalité. Le voici désormais en première ligne, seul face à l'inéluctable échéance."Est-ce pour toutes ces raisons que se détache, en filigrane, l'impression que le "chanteur de salle de bains" baisse pour une fois, un peu, la garde? Pas seulement. A tout ce qui précède, il faut probablement ajouter l'angoisse d'une époque particulièrement anxiogène. Avec ses conséquences directes. Habitué du Bataclan, Arno avait prévu d'y passer par deux fois au mois de mars prochain: il a dû se replier finalement sur le Trianon... Et puis, il y a tout le reste, les effets collatéraux. Un matin, au mois de novembre dernier, Arno descend en bas de chez lui et tombe nez à nez avec des soldats, mitraillettes en bandoulière. Brussels lockdown? On entend son "Godverdomme!" d'ici... "Les médias n'ont pas aidé. J'allume un soir la télé. Je tombe sur un journaliste étranger qui fait un direct dans la rue, et qui balance que tout est fermé en ville. Bullshit!" Alors, voilà. On a déjà rencontré Arno bourru, mal fagoté ou plus simplement en roue libre. Mais cette fois-ci, au bout pourtant d'une longue journée promo, il semble au contraire particulièrement accessible et ouvert, fatigué mais disponible... Bien sûr, le personnage prend encore toute la place. Ses répliques sont prêtes. Il les casera dans chacune de ses interviews, peu importe les questions de départ. Morceaux choisis: "Il y a plus de rébellion dans un salon de coiffure que chez les groupes de rock"; "Je suis une lesbienne, tu sais ça, hein"; "Je fais pas de politique, je me contente d'observer les gens. Je suis juste membre du parti Arnoïste, ça, oui. Mais bon, c'est facile, je suis le seul membre (rires). C'est mieux comme ça, hein. Parce que si tout le monde pensait comme moi, on serait dans la merde! (rires)" Classic shit... Elevé dans une famille passablement gauchiste, Arno ne peut s'empêcher aussi d'y aller de son petit commentaire sur l'ambiance du moment. "Aujourd'hui, le conservatisme a une érection comme la tour Eiffel. Tu vois ça, un peu partout en Europe. En France, en Scandinavie, ici aussi. C'est bizarre. Mon grand-père a vécu deux guerres, mon père une: il a fait son service en Angleterre, à la Royal Air Force, pendant la Seconde Guerre mondiale. Avec son décès, j'ai pas mal repensé à tout ça. Ma génération est la première à ne pas avoir connu de conflits. Je veux dire: j'avais 20 ans en 1968, tout semblait possible. The sky was the limit! Aujourd'hui, c'est un peu fini tout ça. Parfois, j'ai l'impression qu'on est revenu dans les années 30..."Car, au final, Arno est bel et bien comme tout le monde: il balise, sidéré par ce que crachent les journaux télé au quotidien. Il a beau chanter "There is a time in life to protest", il avoue: "I'm just an old motherfucker/Don't worry, I say nothing". L'utopie sixties? Quelle utopie? Plus loin, il écrit encore: "Je ne suis plus anarchiste ni parachutiste/J'ai perdu ma jeunesse, mais j'aime encore Elvis." Ouf, on est sauvé. Car c'est peut-être bien ça le principal. "I'm alive and flipping!", insiste-t-il. Et si la chanson est connue, personne ne la chante mieux que lui. A 66 ans, c'est sûr, Arno éructe encore. Il ne faudrait pas trop vite l'oublier. En toute fin d'interview, il y a ainsi ce drôle de moment. Quand on relève le fait qu'avec 33 références discographiques au compteur, Arno a sorti un disque un an sur deux, depuis sa naissance, il tique. "Oui, je sais. J'y ai déjà pensé... Pendant l'enregistrement de Human Incognito, j'ai d'ailleurs dit à mes musiciens: peut-être que celui-ci est le dernier..." Pour être honnête, on n'a pas pris tout de suite la remarque au sérieux. Une coquetterie? Certainement. Il n'empêche: l'actualité de ces dernières semaines a montré que les héros n'étaient pas éternels... Avant l'annonce de la mort de David Bowie, Arno était interrogé par Serge Simonart dans l'hebdo flamand Humo. Et le journaliste de lui demander ce qu'il présenterait si, comme Bowie, il avait droit à sa propre exposition: "Juste un veston noir, un pantalon noir et des boots noires". Soit précisément la pochette de Human Incognito... Alors, même si le dernier tour de piste du "Lonesome Zorro" n'est certainement pas pour tout de suite, on aurait tort de l'attendre pour en profiter. Arno forever certes, mais surtout aujourd'hui. (1) SORTIE INITIALEMENT EN 2004, LA BIOGRAPHIE QUE GILLES DELEUX A CONSACRÉE À ARNO EST RESSORTIE L'AN DERNIER. PUBLIÉE CHEZ LE MOT ET LE RESTE, ARNO, PUTAIN, PUTAIN, UNE BIOGRAPHIE REPREND LE TEXTE ORIGINAL, ACTUALISÉ ET AUGMENTÉ D'UN COMMENTAIRE SUR CHACUN DE SES DERNIERS DISQUES.