The Guardianles a sympathiquement baptisés "The bland band" pour leur allure lambda, possible équivalence d'une après-midi chez Colruyt, à l'époque où l'on y payait encore avec des cartes perforées. Ils se sont rencontrés à Leeds, cité du nord anglais marquée par la désindustrialisation. Tout cela contraste agréablement avec les disques et l'esprit vaudouiste de trois gus voisins du sacré. Non seulement Relaxer se conclut sur l'une des plus belles utilisations pop d'une chorale jamais réalisées (Pleader)mais plusieurs moments du troisième album flirtent avec le gentil génie spirituel. Notamment lorsque alt-J reprend House of the Rising Run, classique du folklore américain devenu tube mondial sixties par la version rhythm'n'blues des Animals, autres provinciaux anglais. Lui donnant ici des accords orientaux qui rappellent ceux de Page/Plant (1), alt-J raconte La Nouvelle-Orléans avec la voix de Joe Newman sortie d'un bocal à malices mélancoliques. Changeant une partie du texte -celui de l'adaptation par Woody Guthrie- pour filer vers une toute autre mélodie. Impressionnant, comme la façon de refuser toute formule labourée dans une époque où les ...

The Guardianles a sympathiquement baptisés "The bland band" pour leur allure lambda, possible équivalence d'une après-midi chez Colruyt, à l'époque où l'on y payait encore avec des cartes perforées. Ils se sont rencontrés à Leeds, cité du nord anglais marquée par la désindustrialisation. Tout cela contraste agréablement avec les disques et l'esprit vaudouiste de trois gus voisins du sacré. Non seulement Relaxer se conclut sur l'une des plus belles utilisations pop d'une chorale jamais réalisées (Pleader)mais plusieurs moments du troisième album flirtent avec le gentil génie spirituel. Notamment lorsque alt-J reprend House of the Rising Run, classique du folklore américain devenu tube mondial sixties par la version rhythm'n'blues des Animals, autres provinciaux anglais. Lui donnant ici des accords orientaux qui rappellent ceux de Page/Plant (1), alt-J raconte La Nouvelle-Orléans avec la voix de Joe Newman sortie d'un bocal à malices mélancoliques. Changeant une partie du texte -celui de l'adaptation par Woody Guthrie- pour filer vers une toute autre mélodie. Impressionnant, comme la façon de refuser toute formule labourée dans une époque où les groupes capables de vendre plusieurs millions de leurs disques sont pour la plupart hautement formatés. Le O2 est une arène de 20.000 places incluse dans le mall du Millenium Dome, énorme coupole au sud-est de Londres: alt-J s'y produit ce 16 juin. En passant l'un des portiques détecteurs -une dizaine au moins-, on se dit que les Belges mettant un an à en trouver un pour le Thalys de la Gare du Midi sont vraiment des gugusses. Après un pataquès autour de l'heure de l'interview et des passes, Chelsea, l'Américaine du management sortie d'un feuilleton Netflix, nous conduit dans une loge vide. Nous y rejoignent Gus Unger-Hamilton, voix et claviers, 27 ans, sorte de jeune Peter Sellers avec la coupe de Jean Reno dans Les Visiteurs, et Joe Newman, 29 ans, chanteur lead et guitariste, juste barbu. Le batteur et complément du trio, Thom Sonny Green, n'est pas là: porteur du syndrome Alport qui joue sur l'audition et l'anxiété, il évite au maximum les contacts jugés inutiles... Originaire de Cambridge, diplômé en littérature anglaise et fan d'ornithologie, Gus porte des tatouages d'oiseaux et Joe, masterisé en arts, de Southampton, a une oeuvre de Picasso gravée sur le bras droit. Ils se sont donc rencontrés à l'Université de Leeds: "Un endroit excitant, vibrant de toutes sortes d'idées et de gens, d'inspiration. Où l'on t'encourage à défier les conventions, à aller contre la marée", place Gus. Complété par Joe: "Pour beaucoup d'étudiants loin de chez leurs parents, Leeds incarne un nouveau départ, donnant à la ville une sorte d'électricité." alt-J s'y crée donc en 2009 et place un premier album en 2012 qui, contre toute attente, se vend à plus d'un million d'exemplaires. Le numéro 2, en 2014, connaît un semblable succès. Entre les deux, le quatrième membre, Gwil Sainsbury, quitte le groupe, remplacé en concert par un musicien de session. Ils ne sont pas plus surpris que cela de revenir jouer au 02 -deux ans et demi après un premier gig dans la même salle- ayant déjà réussi un sold-out au Madison Square Garden new-yorkais, la Mecque du genre. "Quand tu y joues, tu reçois un ticket avec le nom de ton groupe et la date, sauf qu'il est fait non pas en papier mais en argent, le métal." Joe précise la chimie interne qui a mené au Garden: "Entre nous, il y a le plaisir d'écrire des chansons qui sortent des structures conventionnelles, tout en utilisant les thèmes classiques de la pop song, la mort, l'amour, le sexe. Donc nous sommes à la fois accessibles et sources de confusion, d'une certaine manière proches du folk dans la narration qui met le personnage dans une situation volontiers dramatique." Dans cette cuvette anglaise, où la composition se travaille d'abord en fragments, s'inscrit donc un autre élément fleuri d'outre-Manche: la chorale. Hormis les heures familiales dédiées au folk, Gus a passé des années à se frotter le larynx dans ce genre d'institution et même si c'est la voix agréablement crayeuse de Joe qui domine le chant d'alt-J, c'est bien la synergie collective des voix qui impressionne. "Dans Pleader, il n'y a pas seulement cet élément de chorale de garçons mais aussi une référence à la tradition galloise du XIXe, qui sans être réellement politique, rend hommage à l'Histoire. Sans être religieux, il y a dans notre musique un sens de la grandeur désirée, la grandeur de la race humaine." Assis en coulisse de l'arène londonienne, difficile de ne pas évoquer l'attentat de Manchester du 22 mai. Joe: "L'artistique est au centre de l'existence de l'homme depuis qu'il a décidé de communiquer avec son prochain. C'est inscrit dans le fonctionnement même de notre espèce et c'est infiniment plus fort qu'une minorité de gens pensant à en tuer d'autres via une bombe. ça ne peut pas être éradiqué de nous." Gus: "Le seul exemple que nous puissions donner est de ne pas avoir peur de mettre sur pied un show comme celui de ce soir, de continuer et de ne pas changer de plans." alt-J fait preuve d'une semblable détermination pour transplanter le schéma sophistiqué des disques: pas de voix féminines invitées, comme sur Relaxer, pas plus que de chorale. Le trio y va frontalement, avec quelques backing tapes: "On dialogue beaucoup musicalement entre nous, et on aime l'idée d'y aller à trois, de surprendre les gens par notre énergie et notre volonté." De fait, face à l'immense marmite remplie, de front entre des pylônes lumineux, les trois balancent une vingtaine de titres plus acides qu'en disque, sans en liquider les séduisantes sinuosités. Bonne surprise de la part d'un "bland band".(1) leur live de 1994, No Quarter.