Ce n'est qu'un indice parmi d'autres. En septembre dernier, lors de la Techno Parade, à Paris, un char était uniquement dédié aux croisements entre musiques électroniques et musiques arabes. Au milieu des danseurs, on pouvait reconnaître Jack Lang. C'est lui, l'ancien ministre de la Culture, et président actuel de l'Institut du monde arabe, qui a inscrit le sound system en question au grand rassemblement -une première pour l'institution.
...

Ce n'est qu'un indice parmi d'autres. En septembre dernier, lors de la Techno Parade, à Paris, un char était uniquement dédié aux croisements entre musiques électroniques et musiques arabes. Au milieu des danseurs, on pouvait reconnaître Jack Lang. C'est lui, l'ancien ministre de la Culture, et président actuel de l'Institut du monde arabe, qui a inscrit le sound system en question au grand rassemblement -une première pour l'institution. Cela fait maintenant un petit moment que le mouvement s'imprime dans le circuit des musiques électroniques. Un vent venu de l'autre côté de la Méditerranée, mêlant rythmes du darbouka et beat techno, flûte gasba et euphorie house. La tendance est lourde, à défaut d'avoir tout à fait franchi le cap du "mainstream". "Disons qu'aujourd'hui ce genre de proposition est moins solitaire", sourit Guido Minisky. Il est bien placé pour le savoir. Cela fait maintenant huit ans qu'avec Hervé Carvalho, ils ont commencé à bidouiller les premiers mélanges de ce qui allait devenir Acid Arab. Démarré comme une récréation (un DJ set "improvisé" lors du festival Pop Djerba, en Tunisie, en 2012), le projet s'est rapidement transformé en soirées (chez Moune, à Pigalle), avant de se concrétiser sur disque avec des premiers remix, des EP. En 2016, le duo a fini par sortir un album. La pochette, signée de l'illustratrice franco- libanaise Lamia Ziadé, est superbe. Le titre, même s'ils s'en défendent, gentiment provoc: Musique de France. Quatre ans plus tard, le nouveau disque, intitulé Jdid, enfonce le clou. Hervé Carvalho: "Jdid veut dire "nouveau", dans le sens de flambant neuf. C'est un mot arabe, mais qui a complètement infiltré la langue française, en tout cas dans l'argot. Un peu comme "wesh" en fait. Du coup, on trouvait que ça représentait bien ce dont on a envie de parler, cette culture ouverte, ce brassage qui représente la France aujourd'hui." Avec Jdid, Acid Arab persiste et signe. L'album cible à la fois plus franchement le club et la piste de danse, tout en dégageant souvent une atmosphère assez sombre, quasi new wave. Puisque c'est aussi de là que viennent les principaux intéressés... Hervé Carvalho: "En effet. Ça a aussi à voir avec l'endroit où l'on enregistre, le studio Shelter de Pierrot (Casanova, NDLR), et toutes ses références, de Throbbing Gristle à l'EBM, le début de la techno, l'ambient... On l'entend par exemple dans le matériel (principalement analogique, NDLR) que l'on utilise." Mais ce n'est pas la seule explication. "Sur le premier album, on avait encore des morceaux comme La Halfa , qui avait ce côté très "musique de mariage", très festif. D'une certaine manière, on avait envie de s'éloigner de ça, de ne pas tomber dans les clichés, en proposant un truc joyeux, où on lève les bras. On recherchait quelque chose d'un peu plus profond, plus sombre, peut-être plus "romantique". Le but reste quand même de ne pas utiliser les musique arabes comme un gimmick, une carte trop facile à jouer." C'est évidemment la partie la plus délicate. Même si la culture dance a toujours pratiqué joyeusement les mélanges, comment ne pas se faire taxer d'"usurpateur"? En octobre dernier, l'excellent magazine français Trax consacrait sa une et tout un dossier aux musiques arabes dans l'électronique. On pouvait notamment y retrouver une interview d'Acid Arab, mais aussi le résumé d'une table ronde rassemblant des jeunes DJ, producteurs et musiciens venus du Maghreb. Où il était largement question de la notion d'appropriation culturelle. Hervé Carvalho: "Je crois que la grande majorité du public et des gens concernés captent qu'on ne s'approprie rien. Ce que l'on fait n'est d'ailleurs pas de la musique arabe. C'est vraiment une combinaison entre quelque chose qui nous appartient en tant que Parisiens, et une culture qui n'est pas directement la nôtre mais qu'on invite à nos côtés. On essaie de bien la recevoir. Puis aujourd'hui, on essaie de prolonger l'aventure le plus loin possible, avec la création d'un label, sur lequel on bosse avec un artiste égyptien -Rozzma-, un duo palestinien -Zenobia, etc." Dans la musique même d'Acid Arab, il est de moins en moins question d'emprunt et de plus en plus d'échanges en bonne et due forme. "Il n'a de toutes façons jamais été question de plaquer un bout de musique raï sur un beat house", précise Hervé Carvalho. Jdid se passe d'ailleurs entièrement de samples. "D'abord parce que c'est devenu vraiment une galère pour obtenir les droits", explique Guido Minisky. "Ensuite, parce que ça permet d'aller plus loin, de trouver notre propre manière de travailler les sons." Les musiciens sont donc venus enregistrer directement en studio une matière qui a ensuite été retravaillée, échantillonnée, malaxée. À cet égard, avec Jdid, Acid Arab se montre plus ouvert que jamais. Une véritable... auberge espagnole, où l'on retrouve aussi bien le Tunisien bruxellois Ammar 808 (Sofyann Ben Youssef) que Les Filles de Illighadad, originaires du Niger. Par ailleurs, l'Algérien Kenzi Bourras, déjà présent sur les concerts, fait désormais partie intégrante du groupe. "Il a amené pas mal de propositions, nous a mis en contact avec plein de chanteurs et chanteuses." Pendant longtemps, il a également été le claviériste de Rachid Taha. Décédé en 2018, le chanteur figurait sur Musique de France. "C'était quelqu'un qui faisait du rock avec des élément arabes. Un mec de banlieue qu'on croisait dans tous les clubs branchés. Pour nous, il représente vraiment l'ouverture et le décloisonnement." Avec également une posture très politique, par exemple, quand il reprenait Douce France avec son groupe Carte de séjour. "C'est vrai. Il pouvait se le permettre. On nous demande parfois de commenter la situation des Arabes. Mais ce n'est pas à nous d'en parler. Ce ne serait pas très sain de notre part de commencer à discuter à leur place..."