Lundi, fin de matinée. C'est devant quelques tournées d'Orval qu'on retrouve les trois Astaffort Mods. Thomas, Xavier et Loïc n'ont pas eu un week-end de tout repos. Parapluie national, Water Moulin, Guinguette montoise, coup d'envoi (à 7 heures du matin) du carnaval de Binche chez un Gilles le dimanche et petit tour prévu chez le brasseur pour ramener des souvenirs (avant la fin, au Chaff) de leur mini-tournée belge... Il n'empêche: les punks du Lot-et-Garonne sont à l'heure et encore plutôt frais, pour le coup. L'humour et la musique, les mecs connaissent. Comme son nom l'indique (Astaffort est le nom d'une petite commune au sud d'Agen), leur dernier projet en date est la réponse du Sud-Ouest aux Anglais de Sleaford Mods, ce duo minimaliste et râleur de Nottingham qui aime les gros mots et dépeint avec humour, mordant et virulence politique le triste quotidien britannique. Histoires drôles (et déprimantes) de rendez-vous à l'ONEM local et d'artiste qui a du mal à se payer un kebab...
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Lundi, fin de matinée. C'est devant quelques tournées d'Orval qu'on retrouve les trois Astaffort Mods. Thomas, Xavier et Loïc n'ont pas eu un week-end de tout repos. Parapluie national, Water Moulin, Guinguette montoise, coup d'envoi (à 7 heures du matin) du carnaval de Binche chez un Gilles le dimanche et petit tour prévu chez le brasseur pour ramener des souvenirs (avant la fin, au Chaff) de leur mini-tournée belge... Il n'empêche: les punks du Lot-et-Garonne sont à l'heure et encore plutôt frais, pour le coup. L'humour et la musique, les mecs connaissent. Comme son nom l'indique (Astaffort est le nom d'une petite commune au sud d'Agen), leur dernier projet en date est la réponse du Sud-Ouest aux Anglais de Sleaford Mods, ce duo minimaliste et râleur de Nottingham qui aime les gros mots et dépeint avec humour, mordant et virulence politique le triste quotidien britannique. Histoires drôles (et déprimantes) de rendez-vous à l'ONEM local et d'artiste qui a du mal à se payer un kebab... "Ça nous a pris comme une envie de faire pipi (et ils picolent pas mal...), retrace Thomas. Xavier m'a fait écouter Sleaford Mods. Je ne connaissais pas bien. Puis c'était la blague de se dire: on comprend rien. Le mec a un accent à couper au couteau. Mais un accent, nous aussi on en a un. Donc on s'est imaginé Francis Cabrel en train de râler chez lui comme un bouc." "C'est au carrefour de plein de trucs qui nous parlent, enchaîne Xavier. Le hip-hop et le post-punk. L'énergie qui s'en dégage et le côté minimaliste du projet. L'impression de voir un truc nouveau qui se passe dans le rock. Dans le côté pointer du doigt, rager, on s'est dit qu'il y avait sans doute un truc à faire." Dans l'univers d'Astaffort Mods, il y a le fils Rodriguez, qui fait des allers-retours en mobylette pendant qu'ils matent la télé le dimanche après-midi et à qui ils recommandent de mettre son casque à l'envers s'il veut pas ruiner sa mère en frais dentaires. Il y a ce connard de Piqueboufigue, qui demande son pain pas trop cuit à la boulangerie alors qu'il s'en surblanle. Puis évidemment il y a Denis, qui place la barre du niveau culturel de manière telle que si on devait faire du saut à la perche par-dessus, leur petit-neveu de deux ans serait probablement médaillé d'or aux Jeux olympiques. Mais que ce serait quand même bien chiant à regarder à la télé... "Pour moi, la musique marche dans deux cas de figure: quand tu fais danser les gens et quand tu leur racontes une histoire. Qu'elle soit malsaine, dépressive ou hyper drôle. Nous, on n'a pas choisi de faire danser les gens mais raconter des histoires, ça, on y arrive plutôt bien. Dire qu'on vient d'Astaffort, raconter ce qu'il se passe quand on descend à Toulouse et qu'on cherche du travail, c'est tronqué dès le départ. On a connu l'ennui bien sûr. Mais on vit tous dans des villes différentes et il n'y en a aucun à Astaffort. Les personnages n'existent pas. On raconte l'histoire d'un pays imaginaire. On a recréé une micro-société dans laquelle on se chamaille. Et comme on rentre dans les détails, les gens y croient." Astaffort Mods n'est pas un one-shot, une parenthèse parodique. Avec les trois zozos, l'humour et la musique ont toujours batifolé dans les cyprès. Xavier et Thomas font équipe dans Gendarmery, le premier boys band préventif. "En gros, on s'habille en gendarmes et on descend dans les soirées. On arrête le DJ, on allume les lumières et on rappelle le public à l'ordre... C'est une cassure pour mieux relancer la fête. On a écrit des chansons mais il y a aussi un côté spectacle. Des chorégraphies, des histoires entre les morceaux, des petits sketchs..." Thomas et Loïc eux déconnent depuis une quinzaine d'années dans X-Or, entamé comme un groupe de zouk... "Les autres ont des projets pas particulièrement drôles mais moi, à part quand j'étais ado, j'ai toujours lié la musique à l'humour, explique Thomas. Le côté solennel, sérieux était décourageant. Puis, je détestais les attitudes de poseur. Donc, je me suis toujours dit: "Rien à foutre. Moi, je chante pour mes copains et mes copines." Mais bon, faire un truc rigolo avec de la vulgarité, ça me fait chier. La vulgarité, ça m'emmerde. Si c'est pas un peu énervé, ça me gonfle." L'humour est devenu rare sur la scène musicale francophone. "Tu as toujours des groupes un peu foufous genre Fatals Picards, Elmer Food Beat, note Thomas. Mais je trouve pas ça humoristique. C'est vulgos. Autant chanter des chansons paillardes. Dans le slam au début, il y avait davantage d'humour. Ça s'est essoufflé. Ça parlait de cul. C'était griffonné au coin d'un bar. Et puis d'un coup, ça arrive dans les théâtres et ça ne parle que de trucs chiants. C'est souvent hyper mal écrit d'ailleurs. Faut pas déconner. Lis un truc d'Abd Al Malik. Attends, c'est une blague ou quoi? Tu sais qu'en France, ils apprennent Grand Corps Malade en littérature à l'école? Travail, famille, patrie.. Religion à fond. C'est juste pas possible..." Il semble loin le temps des Boby Lapointe, des Frères Jacques, des Nino Ferrer, des Pierre Vassiliu, des Jacques Dutronc, des Georges Brassens... Le temps de la poésie mise en musique. Le temps ou l'humour s'y faisait décalé. "Avec sa pipe, sa guitare, son accent, Brassens était agréable comme un feu de cheminée et en même temps ça y allait, commente Xavier. C'est enrobé d'histoires, de fables avec des personnages. C'est un peu, modestement, ce qu'on vise. Une part de nous mais pas complètement." Au-delà de la vanne, de la bonne blague, l'humour est un outil. Un outil synonyme de liberté. "Quand tu y vas frontal, tu t'exposes. Et le contexte actuel fait que c'est pas possible de raconter des trucs sur les communautés ethniques. Sur ce qu'il se passe avec Daech. Sur la pédophilie. Tu as besoin d'un filtre..." Un constat qui, comme leurs influences, ne se limite pas à la musique. Les Astaffort Mods parlent de l'absurde, du potache... Ils évoquent Ludwig Von 88, Louis C.K., les frères Farrelly, les Monty Python, les Nuls, Poelvoorde et Monsieur Manatane. Mais aussi les Requins Marteaux, le magasine Ferraille. "Y aller à fond dans une parodie de société capitaliste." Ils citent même Rochefort et Marielle. "Regarde la scène humoristique d'aujourd'hui, les comiques ne froissent plus personne... On va rire sur des sujets bateau comme le téléphone portable, les transports en commun. Tout le monde peut s'identifier. Il n'y a rien qui dépasse, rien qui bouscule. C'est politiquement correct. C'est pas super drôle. Tu n'es ni surpris ni remué. C'est triste par rapport à ce qui pouvait se faire avant. Au cas par cas, un truc se dégage un peu surprenant. Dans le rap, c'est un peu pareil en ce moment." "Idem dans le punk, embraie Thomas. Le punk rock de maintenant, il est nickel. Il plaît à tout le monde. Maman est contente. Le petit peut aller au concert et il risque rien. Il aura même les cheveux propres en rentrant." "Le hip-hop n'a a priori jamais eu beaucoup d'humour. En tout cas, chez nous, jusqu'à l'arrivée de ce qu'on appelle le nouveau rap belge, commente Alain Lapiower, l'ancien directeur, parti à la retraite, de l'ASBL bruxelloise Lezarts Urbains. Les premières années avaient été très sérieuses. C'est lié à l'histoire du mouvement, à ce pour quoi il est né. Il y avait une grande préoccupation sociale, la dureté du quotidien. Un souffle de révolte." Roméo Elvis, L'Or du Commun, Caballero et JeanJass ont quelque peu changé la donne... "Ils ne viennent pas des mêmes milieux que leurs aînés. Ils sont beaucoup moins crispés. Plus insouciants aussi sans doute. Ils sont issus de la classe moyenne et ça a changé la tonalité. Malgré tout, ils proposent moins de l'humour que de l'ironie. Un regard désabusé et malicieux. En tout cas, si c'est de l'humour, il n'est pas à se taper sur la cuisse. C'est souvent plutôt de l'ordre du clin d'oeil." Les morceaux plus légers, l'autodérision, les jeux de mots cinglants et les vannes à la concurrence font en quelque sorte illusion. "Il y a toujours un texte par-ci par-là, une punchline. Mais ce n'est pas un truc dominant dans le hip-hop et les cultures urbaines. C'est subjectif. Mais ceux que je trouve les plus intéressants en Belgique pour l'instant, Isha et même Damso -au-delà des critiques sexistes dont il peut faire l'objet-, ne sont pas dans l'humour du tout. Ils sont même dans la gravité." Certains cependant ont clairement travaillé sur l'humour. Comme James Deano. " Il jouait sur le décalage par rapport à son milieu, poursuit Lapiower. C'était une provocation d'être rappeur et fils de commissaire, et de le crier sur sa pochette. Mais encore une fois, c'était l'un des seuls et ce n'était pas super comique non plus. Ça baignait dans une douce ironie." Avec Pablo Andres, James Deano fait partie de cette génération qui venait du hip-hop et s'est reconvertie dans le stand-up. "Il a même arrêté le rap pour s'y consacrer. Il a vraiment dû se dégager. Notamment parce qu'il se sentait enfermé." En France, quelques exceptions ont beau avoir confirmé la règle (le Bouge de là de MC Solaar, le Mia d'IAM, l'ironie du Klub des Loosers, l'anomalie TTC), le constat est relativement similaire. "Je ne suis pas un spécialiste de la scène française mais le hip-hop et les cultures urbaines sont fondamentalement mélancoliques. C'est même leur fond de commerce. L'humour ne fait pas partie du genre. Dans le civil, en Belgique, la plupart de ces rappeurs sont marrants. Je les ai beaucoup fréquentés. Mais dès qu'ils montent sur une scène, ce n'est souvent plus trop le cas. Les tronches qu'ils tirent sur leurs pochettes de disques ne correspondent pas à ce qu'ils sont. Je ne sais pas si c'est une mission ou, disons, un rôle à jouer. En même temps, le hip-hop s'est longtemps battu pour être pris au sérieux. Est-ce que c'est compliqué avec des textes drôles? La question est la même pour tout le monde. En leur temps, Boby Lapointe et Nino Ferrer n'étaient pas considérés comme de la grande chanson française... Tous genres confondus, les personnalités de la musique connues pour leur humour sont assez rares."