"Un verre d'eau, un déca? Désolé, j'ai que ça." C'est dans son petit entrepôt, discret, sans chichi, à Montreuil, que Jean-Baptiste Guillot nous a fixé rendez-vous. T-shirt de Frustration sur le dos, le boss de Born Bad galope. Charge la camionnette, répond au téléphone et improvise un tabouret avec deux caisses de disques. Il en a onze mais l'insolent et jusqu'au-boutiste label rock parisien fête ses dix ans. Discussion avec son volubile et cinglant patron...
...

"Un verre d'eau, un déca? Désolé, j'ai que ça." C'est dans son petit entrepôt, discret, sans chichi, à Montreuil, que Jean-Baptiste Guillot nous a fixé rendez-vous. T-shirt de Frustration sur le dos, le boss de Born Bad galope. Charge la camionnette, répond au téléphone et improvise un tabouret avec deux caisses de disques. Il en a onze mais l'insolent et jusqu'au-boutiste label rock parisien fête ses dix ans. Discussion avec son volubile et cinglant patron... Je sortais d'une dizaine d'années en tant que salarié. Directeur artistique chez EMI. La crise du disque était plus qu'amorcée. Il y avait des charrettes de licenciement. Tous les six mois, tu avais ton voisin de bureau qui disparaissait avec son carton sous le bras. Un climat pas très réjouissant. J'étais assez amer de cette expérience. Quand tu as fantasmé et idéalisé quelque chose et que tu découvres que la réalité n'est pas à la hauteur de tes espoirs, tu te prends quand même une belle tarte dans la tronche. Je me retrouvais jeune trentenaire à avoir exercé le boulot dont j'avais rêvé pour me rendre compte que c'était nul. Là, je me dis: il me reste quoi, 40 ou 50 années à vivre? Qu'est-ce que je vais foutre? Ces licenciements dits économiques étaient des impostures. La boîte n'avait fait que dix millions d'euros de bénéfices alors que les actionnaires en avaient escompté treize. C'est quand même une insulte hallucinante dans la gueule de tous les gens qui y bossent. C'était forcément de ma faute. Donc, on m'a viré avec d'autres. Mais comme c'était un licenciement un peu abusif, je suis parti avec une très grosse enveloppe. Ça m'a permis d'acheter une maison et de souscrire un prêt. Puis aussi de consacrer 15 000 euros au lancement du label. Si ça marchait tant mieux. Et sinon tant pis. 15 000 balles, c'est quand même que le prix d'une bagnole. J'étais extrêmement déterminé même si je ne savais pas où j'allais. C'était un pari osé. La période était à la fermeture des labels. Ça faisait un bout de temps qu'il n'y avait plus eu de bon label rock en France. Je ne sais plus si c'est McCartney ou Lennon qui avait comparé le rock français au vin anglais. On a grandi avec ça. Ce traumatisme où on t'explique qu'en France, on ne sait pas faire de rock. Il faut te construire entre deux pôles qui sont d'un côté Noir Désir et de l'autre Louise Attaque... Et tu as l'impression qu'entre ces deux piliers, il n'y a rien. Il fallait remonter à New Rose, à Skydog pour retrouver en France des labels de rock un peu glamours, sexy, ambitieux, intéressants. J'ai pas trop réfléchi. Je me suis lancé. J'ai dû être au chômage le lundi et le mardi je commençais Born Bad. Les trois premières sorties, je les avais confiées à un distributeur un peu merdique. Le mec a déposé le bilan. J'ai pas vu la couleur d'un seul centime. Quand tu te prends une claque pareille, c'est difficile de rebondir. À force de détermination, d'endurance, peut-être un peu de talent, j'ai réussi à installer le label jusqu'à ce qu'il devienne ce qu'il est aujourd'hui. Un relativement gros indépendant. Une référence pour le rock en France. Je m'y suis retrouvé artistiquement. J'aurais estimé totalement obscène en travaillant chez EMI de signer Cheveu ou J.C. Satàn. Ça n'aurait eu aucun sens. C'était pas adapté. Je ne suis pas dans "le ghetto musical c'est bien, la variété c'est nul". J'avais notamment signé Anis, trouvé dans un bar et qui a vendu 150 000 exemplaires. Je déteste les gens qui arrivent en défonçant un groupe, en te disant que tu es un connard parce que tu l'aimes. Ça n'a tellement pas d'importance en fait. C'est juste de la musique. On s'en branle. Le bon goût en musique, il faut s'en méfier. Moi aussi, j'ai des disques de Philip Glass, Terry Riley et Steve Reich à la maison. Mais faut être un peu idiot pour penser qu'Aznavour c'est pas bien et que Reggiani, c'est nul. Cet entrepôt, je l'ai depuis même pas un an. Avant, je faisais ça chez moi, dans mon salon, entre ma femme et mon gosse. Tous ces cartons, tous ces disques, j'en avais partout. C'est un label DIY. J'ai tout fait. Seul. À l'arrache. Le label ne coûtait rien à part Internet et un abonnement téléphonique. L'inconvénient, c'était l'aliénation. Après, t'oublies, tu t'habitues. Ça fait partie de ta vie. Je ne travaille pas tellement pour l'argent, mais il faut en gagner sinon tout s'arrête. Si tu veux faire du fric, va surtout pas monter un label. Je vais pas cracher dans la soupe: il génère du pognon, mais ce sont des économies extrêmement précaires. Surtout dans une conjoncture où rien n'est stabilisé. Cette fameuse crise qui dure depuis quinze ans. On n'a pas encore touché le fond. Ça ne cesse de baisser. On évolue dans une industrie qui n'a plus de modèle économique. Ni d'argent d'ailleurs. L'avenir, c'est le streaming. Donc, à mon avis, la seule porte de sortie, c'est qu'il rapporte. À un moment, faut faire payer. Payer qui? L'utilisateur final. Et qui y a accès? Ce sont les providers et les fournisseurs. Les Orange, les Free... Il faut actionner ces leviers-là. Et en général, ce sont les mecs pas très bons qui s'en chargent. Je commence tout juste à travailler avec des subventions. Quand tu compares à d'autres qui ont sorti quatre disques, qui font des hold-up à longueur d'année, qui sont des mercenaires de l'aide publique... Il y en a plein. Je comprends la tentation. Pourquoi se faire chier à vendre des disques pour gagner un ou deux euros alors qu'en remplissant trois tableaux Excel, tu vas chercher du fric ici et là? Maintenant, je me dis que ce sont des dispositifs pour des labels comme le mien. Après tant d'années à se démerder tout seul, une espèce de fatigue chronique s'installe. T'es acariâtre. Sur le fil du pétage de plomb. Il faut se simplifier un petit peu la vie. Il y a une grosse masse de travail. Tu dois aussi gérer tout le capital humain. Tous les artistes. Les rivalités, les problèmes d'ego, de vanité, de drogue, d'alcoolémie, de bagarre... T'es infirmier, manager, médecin, maman, papa, pote... Ça prend beaucoup de place. Fallait que je m'entoure pour retrouver un peu d'air. Reprendre mon souffle. J'ai toujours chiné des disques comme un dingue. Depuis mes quatorze ans. Sur les brocantes. C'était aussi l'idée d'inscrire le label dans une continuité. Je ne réédite et produis que des artistes français. C'était une façon de revendiquer une filiation avec tous ces gens qui depuis 50 ans faisaient des choses alternatives et différentes dans ce pays. Aujourd'hui, les compiles correspondent à la manière d'écouter de la musique. Ce sont des raccourcis qui satisfont plein de gens. Puis, t'as pas à acheter des originaux qui valent la peau du cul. Chaque station a des cahiers de charges assez contraignants. Tu te doutes bien que France Inter va pas passer J.C. Satàn et Usé du soir au matin. Par contre, il y a une vraie bienveillance des gens de FIP, France Culture et France Inter. Puis il y a une Fédération des radios associatives rock. Le consensus des médias sur le travail du label est assez rare. La vision artistique plaît parce qu'elle est audacieuse, je pense. Ça amuse les gens de voir coexister sur un même label La Femme et Usé, Cheveu, Frustration et Julien Gasc... C'est une espèce de famille Adams improbable. Avec beaucoup de disques inattendus. Le rock est une musique de vieux. Ce sont des cycles. On en a eu pendant dix ans dans la foulée des Strokes. Une lassitude s'est installée. Les jeunes maintenant écoutent du rap avec des vocoders dégueulasses et de la musique électronique. Les gens sont de moins en moins exigeants. Ça fait vraiment vieux con de dire que la musique qu'écoutent les jeunes, c'est de la merde mais j'ai du mal à m'identifier. Oui: tout est une question de timing. Je suis attentif à ça. Une compilation comme Chébran, il y a dix piges, on me l'aurait jetée à la gueule. Alors que là, tout le monde a trouvé ça super. Je suis assez bon, je pense, pour être en phase avec les envies. Je sors beaucoup. J'achète un tas de disques, de livres, de DVD's... Je suis attentif. Je peux te dire ce qu'est en train de faire et de sortir n'importe quel label français. Je vais voir leurs artistes en concert. Ça me permet de me jauger. Certains font leur truc tout seul dans leur coin en en ayant rien à foutre de ce qu'il se passe à côté. Ils finissent par se couper du monde. Si j'étais resté sur les mêmes choses qu'au début, le label serait mort. Je ferais des disques à 500 exemplaires, et encore. Les goûts changent. À part ceux des tarés qui écoutent les mêmes 50 disques toute leur vie. En général, ce sont ceux qui ont les plus grandes gueules et qui t'expliquent que tout ce que tu fais c'est de la merde. Dans le rock'n'roll, il y en a beaucoup. C'est inspiré. C'est branque. Dans des courants musicaux sclérosés comme le rock où tout a été fait pour ainsi dire, c'est assez jubilatoire de tomber sur des gens qui poussent le truc un peu plus loin. C'est personnel. Chelou. Singulier. Puis le live, il est terrible. Le live est déterminant dans ma politique de signature. Je pense que quand tu vois un groupe Born Bad, t'es rarement déçu. J.C. Satàn, Cheveu, Frustration, Usé, Feeling of Love, ça tue. Julien Gasc, Forever Pavot et Le Villejuif, c'est dément. Je prends des mecs issus des sérails. Des mecs qui ont leur propre scène, leur propre public. Le type qui sort de nulle part, ne connaît personne, il a peu de chances d'atterrir sur le label. A contrario, il y a plein de bazars de rock faits par des mecs tatoués avec des gueules de taulards qui sont nuls et n'ont rien dans le froc. Des mecs qui sont dans le consensus et ne se mettent pas du tout en danger parce qu'ils reproduisent un folklore débile. Je préfère regarder les Bigoudens danser. Pour beaucoup, c'est ça le rock'n'roll. Un truc moribond, un peu mausolée où les gens font éternellement la même chose.