Ce vendredi 11 juin 2021, le journal The Guardian m'a fait découvrir quelqu'un qui est probablement l'un des seuls YouTubeurs au monde qui ne génère pas chez moi l'envie subite de sévices médiévaux et de cannibalisme sans même prendre le temps de la cuisson et de l'assaisonnement. Le bonhomme, à peine 30 ans, s'appelle Tom Davies et fait le kéké sur sa chaîne GeoWizard en montrant à près de 940.000 abonnés comment traverser des pays en... ligne droite. Ça n'a l'air de rien écrit comme ça, mais je voudrais vous y voir de tracer une ligne droite entre deux points géographiques et de vous y tenir durant toute la randonnée grâce au GPS; ne vous accordant que des détours de 25 mètres au grand maximum. Dans un pays aussi densément peuplé et "construit en dur" que la Belgique, c'est probablement impossible. Même le long de la Côte, notre ligne droite locale la plus évidente, entre les deux frontières, il y a Ostende et Zeebruges pour vous forcer à quitter la plage et faire un détour par les terres. Au Pays de Galles en revanche, où l'on compte davantage de champs et de landes que d'agglomérations et d'autoroutes, Davies est parvenu sans trop faire de détours à aller d'un point de départ situé sur la frontière avec l'Angleterre à un estuaire. Par deux fois. À ses yeux, il n'a pourtant pas réussi son pari. Au premier coup, il a en effet dû faire 100 mètres de détour par rapport à la ligne droite de son GPS et...

Ce vendredi 11 juin 2021, le journal The Guardian m'a fait découvrir quelqu'un qui est probablement l'un des seuls YouTubeurs au monde qui ne génère pas chez moi l'envie subite de sévices médiévaux et de cannibalisme sans même prendre le temps de la cuisson et de l'assaisonnement. Le bonhomme, à peine 30 ans, s'appelle Tom Davies et fait le kéké sur sa chaîne GeoWizard en montrant à près de 940.000 abonnés comment traverser des pays en... ligne droite. Ça n'a l'air de rien écrit comme ça, mais je voudrais vous y voir de tracer une ligne droite entre deux points géographiques et de vous y tenir durant toute la randonnée grâce au GPS; ne vous accordant que des détours de 25 mètres au grand maximum. Dans un pays aussi densément peuplé et "construit en dur" que la Belgique, c'est probablement impossible. Même le long de la Côte, notre ligne droite locale la plus évidente, entre les deux frontières, il y a Ostende et Zeebruges pour vous forcer à quitter la plage et faire un détour par les terres. Au Pays de Galles en revanche, où l'on compte davantage de champs et de landes que d'agglomérations et d'autoroutes, Davies est parvenu sans trop faire de détours à aller d'un point de départ situé sur la frontière avec l'Angleterre à un estuaire. Par deux fois. À ses yeux, il n'a pourtant pas réussi son pari. Au premier coup, il a en effet dû faire 100 mètres de détour par rapport à la ligne droite de son GPS et à la seconde, arrêter quelques jours le périple à cause d'une visible hypothermie et d'un brouillard trop dense. Quoi qu'il en soit, ça ne l'a pas empêché de sauter par-dessus un grand nombre de barrières et de fils barbelés, de traverser des rivières et des lacs à pied et en kayak, des parkings d'usine et des jardins privés aussi, et sans doute même de manquer de se tuer en dévalant la pente de ravins sur le derrière. Davies n'est pas que téméraire. Il est également jouette et un poil parano. Dans ses vidéos, il semble toujours craindre que les fermiers appellent la police quand ils le voient courir sur leurs champs et traverser leurs propriétés. Quand il ne peut éviter de croiser des gens, ceux-ci se montrent pourtant le plus souvent amusés et sympathiques. Sauf quand ce sont de vieilles folles qui lui gueulent dessus et des chiens pas fort commodes qui grondent à son passage, mais ça, ça arrive même le long de la Vesdre en respectant religieusement le tracé du GR. Si je croisais moi-même Davies, je lui conseillerais d'ailleurs de suivre une autre des rares chaînes YouTube qui ne me donne pas envie de décapiter des petits enfants à la lime à ongles: celle de James Freeman, l'homme qui pose "aux flics les mêmes questions stupides qu'ils nous posent". C'est un feed américain fascinant, où face à des policiers filmés en rue, ce type se met donc à leur poser des questions sur un ton très sûr de lui, comme s'il inspectait leurs protocoles et la qualité de leur travail. La plupart du temps, les policiers se montrent d'abord autoritaires et hautains, avant de commencer à douter, voire même à craindre que leur matricule en prenne un coup. Ce qui relève non seulement du pur régal mais aussi de la recette du culot: si vous voulez duper les gens sans pour autant leur mentir, abordez simplement le comportement de celui qui ne fait que son travail, un peu contre son goût, mais très sérieusement, en toutes circonstances. Ce n'est d'ailleurs sans doute pas un hasard que Tom Davies porte systématiquement dans ses vidéos un treillis militaire et, dès que questionné sur ses motifs, parle de ligne droite sur GPS à suivre comme s'il s'agissait d'ordres. Il me semble dès lors clair que la plupart des propriétaires des champs qu'il traverse le prennent pour un soldat en exercice de survie, pensant probablement aussi que personne n'irait faire par choix quelque chose d'aussi absurde. Un jour viendra sans doute très vite où Tom Davies sera trop connu pour que quiconque pense d'ailleurs encore à l'ennuyer et à lui barrer le chemin. Sur les réseaux sociaux, Christian Lewis, un ancien parachutiste qui fait depuis quelques années le tour du Royaume-Uni à pied avec son chien et depuis plus récemment avec sa petite amie, est ainsi devenu une véritable célébrité, chaleureusement accueilli à quasi chaque étape de son voyage alors qu'au début de son aventure, il rencontrait davantage d'adversité (checkez "Chris walks The UK" sur FB et Twitter). Sans doute qu'une renommée semblable attend Davies. Plus de 900.000 abonnés, c'est beaucoup pour une chaîne YouTube et la presse parle de plus en plus de ce randonneur en ligne droite, pitch aussi bizarre que vendeur à une époque où n'importe qui ferait n'importe quoi juste pour sortir de chez soi. Davies est sinon encore détenteur d'un record inédit: avoir rallié deux points de Norvège, de la frontière suédoise à la côte, sans dévier de plus de cinquante mètres par rapport à la ligne droite. Malgré les fjords. Malgré le hors-piste. Malgré aussi une tourbière dans laquelle il a bien failli se noyer. Là, juin 2021, il est sinon encore en train de mettre en ligne une aventure écossaise où sur un peu moins de 64 kilomètres, il s'agit de partir des alentours de Stirling pour rejoindre un estuaire du sud des Trossachs. Ensuite, ce sera probablement la Patagonie. Toujours à son rythme et toujours selon ses propres règles. Tom Davies n'a en effet pas l'air pressé de passer de YouTube à la télévision, comme le rapporte The Guardian, qui évoque des propositions de la part de producteurs que le jeune homme a toutes refusées. Pour tout dire, en commençant à regarder les vidéos de Tom Davies sur sa chaîne, j'ai d'abord pensé à Rémi Gaillard qui rejouait le débarquement de juin 1944 à lui tout seulsur une plage et un parcours de golf normands. J'ai trouvé risible cette idée d'aller toujours tout droit quoi qu'il advienne, quel que soit le terrain qui se présente. Pour moi, le moment le plus troublant des vidéos, là où j'ai commencé à trouver Davies plus intéressant qu'anecdotique, c'est quand, dans un camping désert, il décide de ramper sous une série de caravanes plutôt que de les contourner parce que sinon, ça ne serait plus une ligne droite sur son GPS. C'est bien entendu totalement absurde. Enfantin, même. Mais ça montre surtout que Davies n'est pas là pour rigoler. À fond dans son trip, ne craignant pas le ridicule, j'oserais même avancer qu'en pratiquant de la sorte, il me semble moins chercher l'aventure au bout de la rue que de modifier sa conscience par rapport à ce qui nous entoure. L'aventure ne relève pas que de la topographie. C'est dans la tête aussi. Dans le degré de discipline que l'on s'inflige. Dans le degré de respect des règles et de transgressions choisi. Et c'est bien pourquoi Tom Davies me semble drôlement plus bizarre et fascinant que simplement grotesque. D'autant qu'il tient pas mal du type de héros rencontré dans les meilleurs romans de JG Ballard. Puisqu'il est du genre à camper sur un rond-point de route nationale plutôt que de le contourner... Autant dire qu'en découvrant ce type, je suis passé de l'amusement cynique au véritable respect. Quasi sans détour!