Je pense qu'il n'est pas exagéré, ni vraiment fanfaron, d'avancer que je fus jadis une terreur de l'Internet. "Troll de compète", dont "les victimes ploient sous des clés de bras magistrales", avait écrit Myriam Leroy à mon sujet dans le trombinoscope du magazine Wilfried, résumant ainsi une affaire entendue. Je n'en tire pas réellement de fierté, juste quelques souvenirs assez drôles, bien que de plus en plus vagues. C'était gai, ces clashs, ces fights. Se prendre le chou avec des réactionnaires déguisés en libertariens, des polémistes en mousse et des sénateurs aux costumes mal coupés. C'était gai mais c'était il y a longtemps et ça n'a jamais été très important, "dans ma vraie vie", assez bizarrement. Bien sûr, j'ai aussi eu quelques conflits de réseaux sociaux plus récents mais ceux-là étaient moins flamboyants, moins amusants. Je m'y sentais comme Harrison Ford au début de Blade Runner, quand il mange ses sushis et que le flic qui fait des cocottes en papier vient lui proposer une mission: pas fort motivé de retourner au charbon. À quoi bon encore virtuellement démonter quelqu'un pour amuser la galerie et générer des GIFs de Michael Jackson en train de manger du pop-corn, cette mort de l'âme? À quoi bon encore participer à la débilisation générale des réseaux sociaux à une époque où c'est en fait tout le contraire qu'il s'impose de faire?
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Je pense qu'il n'est pas exagéré, ni vraiment fanfaron, d'avancer que je fus jadis une terreur de l'Internet. "Troll de compète", dont "les victimes ploient sous des clés de bras magistrales", avait écrit Myriam Leroy à mon sujet dans le trombinoscope du magazine Wilfried, résumant ainsi une affaire entendue. Je n'en tire pas réellement de fierté, juste quelques souvenirs assez drôles, bien que de plus en plus vagues. C'était gai, ces clashs, ces fights. Se prendre le chou avec des réactionnaires déguisés en libertariens, des polémistes en mousse et des sénateurs aux costumes mal coupés. C'était gai mais c'était il y a longtemps et ça n'a jamais été très important, "dans ma vraie vie", assez bizarrement. Bien sûr, j'ai aussi eu quelques conflits de réseaux sociaux plus récents mais ceux-là étaient moins flamboyants, moins amusants. Je m'y sentais comme Harrison Ford au début de Blade Runner, quand il mange ses sushis et que le flic qui fait des cocottes en papier vient lui proposer une mission: pas fort motivé de retourner au charbon. À quoi bon encore virtuellement démonter quelqu'un pour amuser la galerie et générer des GIFs de Michael Jackson en train de manger du pop-corn, cette mort de l'âme? À quoi bon encore participer à la débilisation générale des réseaux sociaux à une époque où c'est en fait tout le contraire qu'il s'impose de faire? De temps à autre, c'est certain, il va encore m'arriver de passer le bâton sur les barreaux de la cage aux babouins, histoire de les exciter et de rire de leurs cabrioles. Mais nous ne sommes plus en 2009, quand troller quelqu'un tenait surtout de l'attentat-pâtissier virtuel. Ce genre de sport de combat atteint aujourd'hui des proportions quasi démoniaques. Tout cela génère aujourd'hui un malaise qui ne disparaît plus dès les écrans éteints et qui ne fait plus vraiment rire, sainement du moins, quand ils sont allumés. Tout cela apporte sa petite crotte puante au zeitgeist pas non plus vraiment brillant, et de façon probablement aussi déterminante que les crasses des trolls russes et des populistes en roue libre. On le sait, on le sent tous. Tout le monde ou presque parle désormais de mieux gérer ses addictions aux réseaux, de faire davantage gaffe à ce que l'on y publie et même de quitter Facebook, Twitter, Instagram et tout autre service Internet vampiresque. Il ne s'agit pas là de s'inscrire dans un mouvement à la mode. Il en va plutôt de récupérer sa vie, "qui se termine minute après minute", comme le rappelait Fight Club, un film et un livre qui ne sont pas que la bible de l'extrême droite moderne. Il s'agit de refuser de continuer de participer à l'ambiance pourrie, aux hallalis, aux lynchages qui débordent du Net et acquièrent désormais beaucoup trop d'importance "dans la vraie vie". Il s'agit de refuser de participer à des débats sur des sujets dont on ne sait sinon rien, du moins trop peu. S'échapper, prendre de la hauteur, plutôt que de se laisser une nouvelle fois prendre à donner son avis même quand on n'en a pas vraiment; même lorsque, en réalité, on se contrefout du sujet mais pas de l'image de personne informée et concernée à renvoyer à son public. Il y a quelques jours, Elon Musk a tiré sur un joint durant le podcast de Joe Rogan et ça a fait exploser Internet. Elon Musk a 47 ans, Rogan 51. Fumer du cannabis est légal en Californie, où a été enregistrée l'émission. Elon Musk n'a même pas avalé la fumée de son unique petite taf. Et pourtant, je ne sais combien de millions d'ânes autour du monde ont estimé que leur avis sur la question importait. Qu'Elon Musk n'avait pas à faire ça, à donner ce mauvais exemple, à se monter aussi désinvolte. Son entreprise a même été dévaluée en bourse. Un mec de 47 ans tire sur un joint dans un état américain où c'est légal, dit dans la foulée ne pas aimer ça et ne fumer que très rarement et, malgré tout, Internet explose. Est-ce que cela vaut pourtant la peine de faire un tel foin de cette anecdote? Est-ce que cela apporte quoi que ce soit à votre putain de vie, qui continue donc de se débiner minute après minute, d'avoir même un avis sur Elon Musk? Surtout que sur les deux heures, trente minutes et des rawettes de ce podcast avec Joe Rogan, ce qu'il y a à vraiment retenir de cette étrange rencontre, ce n'est pas le cannabis qu'ils ont taffé, le whisky qu'ils se sont enfilé et même pas le comportement extrêmement bizarre de l'entrepreneur. C'est le message hippie. L'idée de propager dans les tranchées permanentes des réseaux sociaux, ce qu'il faut bien appeler de l'amour, autrement dit un message positif qui détourne un peu du bourre-pif continu, des torrents de polémiques imbéciles et de toutes ces crétineries montées en épingle de façon généralement ultra-cynique. Bien entendu, c'est plus facile à dire qu'à faire, même pour Elon Musk, qui a beau acquiescer de façon enthousiaste durant le podcast à l'idée d'arrêter les conneries sur Twitter, n'en continue pas moins ses accusations bizarres de pédophilie envers un plongeur thaïlandais. C'est plus facile à dire qu'à faire mais ce n'est certainement pas naïf et encore moins vain et débile. Ce n'est pas non plus un trip neuneu à la Jérôme Colin où l'on s'emballe tous ensemble sur le moindre pet gogolito à faible valeur artistique. Pour réellement propager de bonnes vibrations sur Internet, il faut d'ailleurs bien connaître et assumer son côté sombre, ne pas non plus fuir le conflit s'il se présente, rester paré à cogner et même faire connaître son arsenal nucléaire utilisable en cas d'attaque surprise. Et après tout ça, il y a quelque chose d'encore plus difficile à faire: sonder en soi ce que l'on a réellement envie de dire, de partager et même d'apporter au dîner de cons. Je disais dans la chronique de la semaine dernière que l'art n'avait pas à être responsable, ni respectable; que l'artiste n'avait pas à être chic pour mériter son public, qu'une personnalité problématique n'allait pas pervertir son audience. Je le maintiens. Seulement voilà, les réactionnaires déguisés en libertariens, les polémistes en mousse et les sénateurs aux costumes mal coupés du net ne sont pas des artistes. Ils ne font pas réfléchir en proposant une vision déformée artistiquement de la réalité, ils foutent le plus souvent simplement le feu à cette réalité. Et plutôt que d'éteindre ce feu ou de fuir cet incendie, les gens dansent autour dans une sorte d'hystérie collective qui fait ressortir et germer tout ce qu'il y a de plus pourri en eux. Est-ce vraiment ça, l'addiction que vous avez envie de cultiver? Je dis ça, je dis rien (et je n'en consomme personnellement plus du tout depuis 1999) mais dans mon souvenir, le cannabis, c'est tout de même vachement mieux.