Travailler huit heures par jour sur le graphisme et le codage d'un jeu vidéo, chez soi, et traiter d'un sujet engagé. C'était le souhait de Thierry Brimioulle, devenu réalité depuis qu'il travaille sur The Man Came Around, un survival autour de la fuite de cinq personnages d'un état démocratique illusoire.
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Travailler huit heures par jour sur le graphisme et le codage d'un jeu vidéo, chez soi, et traiter d'un sujet engagé. C'était le souhait de Thierry Brimioulle, devenu réalité depuis qu'il travaille sur The Man Came Around, un survival autour de la fuite de cinq personnages d'un état démocratique illusoire.Le jeu débute par une "situation glissante avec une répression de troubles", qui pourraient être, selon le créateur, le résultat des manifestations contre la loi travail en France par exemple, si elles avaient duré plus longtemps. Les personnages quittent alors le pays, lorsque la police conduit des raids et arrête des citoyens. Pour Thierry Brimioulle, "les cinq protagonistes justifient la légalité de cette violence par le pouvoir du gouvernement. J'ai justement envie de faire réfléchir les joueurs sur cette sorte de déni de ce qui se passe dans leur propre pays. On ne veut pas regarder la souffrance des gens, parce que si on le fait, il faudra y faire quelque chose, et là, c'est plus compliqué. Je pense que si le jeu essaie de dire quelque chose, c'est vraiment que c'est ce genre d'attitudes qui provoque les problèmes. On a toujours l'impression que la violence et les migrants, ça se passe chez les autres. Mais à mon sens, le vernis démocrate s'effrite de plus en plus et nos institutions sont en péril."Cette production politique est le premier jeu vidéo commercial du trentenaire, passé par des études en marketing et communication des entreprises, puis reconverti dans le domaine vidéoludique. Il forme au départ un duo avec l'un de ses collègues de promo, qui décide rapidement de quitter le projet de monter leur propre jeu. Thierry Brimioulle continue seul, crée sa société Pipette Inc. et se lance dans la production de ce qui deviendra The Man Came Around: "J'avais réalisé quelques mini-jeux pendant mes études, mais je ne trouvais pas ça spécialement attirant de créer des oeuvres dont personne ne se souviendra jamais. Quitte à faire moi-même un jeu et à y passer du temps, je préférais travailler sur un projet qui m'intéressait vraiment. Dans le même temps, la crise syrienne était au coeur de l'actualité, et j'ai eu une sorte de déclic."L'installation de barbelés en Hongrie pour empêcher les migrants d'atteindre l'Europe et la violence policière pendant les manifestations contre la loi travail et Nuit debout en France terminent de le convaincre. Thierry Brimioulle réfléchit à un groupe de personnages qui se déplacerait d'un pays à un autre: "Je voulais que ce soit plutôt des gens aisés, justement pour poser la question de ce que l'on ferait, nous, si ça nous arrivait. L'actualité m'a montré que nos démocraties actuelles ne sont jamais très loin de déraper dans l'autoritarisme, peu importe la classe politique au pouvoir."Le trentenaire parle beaucoup de l'influence de la politique française sur son travail, comme celle de l'ancien Premier ministre sous François Hollande, Manuel Valls: "Le titre vient en partie de lui. The Man est le pseudo du président de mon pays imaginaire. C'est une sorte de référence à Big Brother entre autres, mais aussi à la chanson de Johnny Cash, The Man Comes Around. Mais surtout, j'avais Manuel Valls en tête lorsque j'ai créé le personnage, même si les joueurs voient souvent Trump. Pour moi, il est l'expression de l'hypocrisie politique dans toute son ampleur."Gauchiste convaincu, le gamer belge a donc réuni ses pensées politiques et ses créations artistiques pour développer seul The Man Came Around et exprimer toute sa "colère" et son "indignation". Il gère alors à la fois les graphismes mais aussi l'écriture du scénario et la programmation. Pour le design, Thierry Brimioulle a décidé de s'orienter vers du speed painting, par "facilité": "Le but était de trouver un style graphique que j'étais sûr de pouvoir produire en tant que débutant, et suffisamment étrange pour qu'on ne puisse pas savoir si c'était beau ou moche (rires)". Le créateur choisit le noir et blanc dès le départ pour son ambiance "sombre" et "minimaliste", qui donne à la montagne, décor majoritaire du jeu, l'impression d'être "menaçante et dangereuse".Le joueur guide et incarne cinq personnages en même temps au sein de cet univers graphique: "Ils agissent en groupe, on ne peut pas les séparer, sauf pour des actions spécifiques comme les envoyer en éclaireur. En revanche, certains d'entre eux peuvent mourir ou être abandonnés par le joueur". Thierry Brimioulle a pris le parti de donner de l'importance à la psychologie des protagonistes, pour que les décisions prises ne le soient pas à la légère: "l'idée, c'est qu'ils se comportent comme des humains et non pas comme des robots". Crises de panique, impact des morts sur leur moral... Le joueur devra conjuguer avec la personnalité de chacun. Le tout en déroulant le passé des personnages et du pays imaginaire "touche par touche": "Lorsqu'on a pas beaucoup de détails sur une situation, le cerveau remplit les blancs, et ça, c'est intéressant du point de vue narratif". De la même manière, pas de carte dans The Man Came Around: l'expérience sera donc le fruit du hasard et de choix aléatoires, qui mèneront à plusieurs zones de fin.L'oeuvre sera également rythmée par de petites missions pour "redonner de la durée de vie au jeu et du challenge au joueur" et le concepteur du jeu vidéo imagine déjà une fin "douce-amère", loin d'un "happy end".En attendant de voir le bout de ce projet colossal, le trentenaire belge réalise lentement mais sûrement la centaine de panneaux graphiques qui composeront le jeu final. Il poursuivra ensuite avec l'animation des personnages et l'écriture détaillée du scénario, avec un objectif en tête: fin 2018. C'est ce qu'il a promis sur Kickstarter à ses supporters du monde entier (111 Belges pour 53 Américains par exemple) qui l'ont aidé à financer le projet. Durant la campagne, il a récolté 10.826 euros, lui permettant notamment de faire appel à un sound designer et un musicien pour les effets sonores et la bande originale. Pour Thierry Brimioulle, cette deadline est un "engagement moral" auprès de ses financeurs, mais aussi une manière d'avoir des retours de joueurs et de continuer à améliorer The Man Came Around avant sa sortie définitive, début 2019. Le jeu devrait être disponible sur Steam, pour Windows, Mac et Linux, entre 15 et 20 euros, même si "rien n'est fixé pour le moment". Avec un sourire aux lèvres, le passionné de jeux envisage même, pourquoi pas, une suite, "selon le succès du premier opus".Salammbô Marie