Depuis que je me fritte avec des gens sur Internet, l'idée de porter plainte m'a quelques fois traversé l'esprit. Il m'est même carrément arrivé d'utiliser la menace procédurière, sans toutefois ne jamais la concrétiser. Ma petite ligne dans le sable est toute bête: ce qui se passe dans un clash reste dans le clash. C'est de bonne guerre. Si le clash déborde du Net, si le clash déborde du clash; que sort par exemple le nom d'une ex-compagne qui n'a rien à voir avec cette choucroute ou que l'on cherche à me faire virer d'un job parce que je fais le kéké sur Facebook, là, je ne joue plus. Se rabaisser le caquet, se tenir par la barbichette, tient du sport. Manigancer pour que quelqu'un en vienne à socialement toucher le fond ou se sente menacé dans son intégrité physique, ce n'est plus du sport. C'est Joe Pesci. D'où l'appel possible à la flicaille et à l'arbitrage judiciaire. Bref, je partage le point de vue de la chroniqueuse Nadia Daam. Elle avait parfaitement raison de traîner les crétins qui l'ont menacée de viol et de mort au tribunal et il est tout à fait sain qu'ils aient été condamnés. Elle maîtrisait le game, ils ont tenté un coup bas. Ce n'était pas sportif, l'arbitre a sorti le carton rouge, d'où victoire par élimination. Bravo, la France.
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Depuis que je me fritte avec des gens sur Internet, l'idée de porter plainte m'a quelques fois traversé l'esprit. Il m'est même carrément arrivé d'utiliser la menace procédurière, sans toutefois ne jamais la concrétiser. Ma petite ligne dans le sable est toute bête: ce qui se passe dans un clash reste dans le clash. C'est de bonne guerre. Si le clash déborde du Net, si le clash déborde du clash; que sort par exemple le nom d'une ex-compagne qui n'a rien à voir avec cette choucroute ou que l'on cherche à me faire virer d'un job parce que je fais le kéké sur Facebook, là, je ne joue plus. Se rabaisser le caquet, se tenir par la barbichette, tient du sport. Manigancer pour que quelqu'un en vienne à socialement toucher le fond ou se sente menacé dans son intégrité physique, ce n'est plus du sport. C'est Joe Pesci. D'où l'appel possible à la flicaille et à l'arbitrage judiciaire. Bref, je partage le point de vue de la chroniqueuse Nadia Daam. Elle avait parfaitement raison de traîner les crétins qui l'ont menacée de viol et de mort au tribunal et il est tout à fait sain qu'ils aient été condamnés. Elle maîtrisait le game, ils ont tenté un coup bas. Ce n'était pas sportif, l'arbitre a sorti le carton rouge, d'où victoire par élimination. Bravo, la France. Une certaine récupération sociopolitique de cette affaire me laisse par contre drôlement plus circonspect. Prenons par exemple le billet d'opinion publié par le sémiologue François Jost sur AOC et titré "Les Masques de la Méchanceté". Jost y présente sa vision de l'Internet, "rongé par une maladie endémique: la haine". Une haine dont l'expression est facilitée par l'anonymat. Une haine qui est propagée par "le troll", un personnage "sinistre", principalement motivé par "le plaisir de diviser, de salir, et le désir d'anéantir". Selon Jost, il existe une solution à la prolifération de ces nuisibles: la fin de l'anonymat au moment de commenter, "sans doute la façon la plus radicale, peut-être la seule" d'éradiquer les trolls. Cette idée n'est pas neuve. En 2010, Eric Schmidt, alors CEO de Google, avait déjà évoqué la fin de l'anonymat sur le Web. La proposition fait depuis son petit bonhomme de chemin et même si elle sonne sans doute encore un peu trop Black Mirror pour pas mal de gens, elle me semble aujourd'hui bien plus mainstream qu'en 2010; ne fut-ce que parce qu'un compte Facebook est devenu un outil d'inscription sur pas mal de services. Et puis aussi à cause d'affaires Nadia Daam. Les politiques s'y intéressent. La reine Mathilde trouve ça sans doute pas vraiment nul. Il y a pourtant quelque chose de très trumpien à principalement parler d'Internet comme d'un "hellhole", d'une zone de non-droit à fliquer. La solution envisagée est quant à elle assez sarkozyenne ("Vous en avez marre des trolls? Hé bien, on va vous en débarrasser! Au kärcher!"). L'article de François Jost est surtout savoureusement paradoxal: causer dans des termes apocalyptiques de l'anonymat du Web tout en commentant une condamnation judiciaire de cyberharceleurs, ce qui relativise tout de même pas mal leur soi-disant impunité: voilà qui selon moi tient de la belle jonglerie. D'où une et une seule question: pourquoi ce papier? Nous savons que l'anonymat du Web est une illusion, que des outils existent pour remonter à la source des menaces proférées. Voilà en plus que la justice semble commencer à prendre au sérieux les plaintes pour cyberharcèlement et que des condamnations exemplaires sont largement médiatisées... Il faut quoi de plus, dès lors? Pourquoi revenir agiter dans le débat public une idée d'interdiction d'anonymat qui ressemble surtout à un énième principe de précaution tellement précautionneux qu'il noierait le bébé avec l'eau du bain? Entendons-nous: que Murtlap98 et PhilGrozzBit se mettent à hésiter à poster des cochonneries sur le Web le jour où ils doivent le faire sous leur véritable identité est sans doute une bonne chose (sans doute, oui, je n'en suis pas certain). Par contre, sans l'anonymat, qu'adviendrait-il, par exemple, de ces officiels de la NASA et de l'Agence américaine de Protection de l'Environnement qui dénoncent en ano sur Twitter les sabotages pas que budgétaires de l'administration Trump? Quid des contre-experts qui iraient publiquement charrier une expertise douteuse à la Claude Moniquet mais sans vouloir mettre en cause leur employeur et sans l'aval de leurs supérieurs? A-t-on vraiment besoin de savoir qui se cache derrière Maître Eolas? Pourquoi d'ailleurs toujours associer l'anonymat à la lâcheté et à l'aigreur? Pourquoi ne pourrais-je pas offrir à l'humanité une bonne grosse blague bien trash sur Rodrigo Beenkens sans en traîner publiquement la paternité pour l'éternité? Pourquoi serait-il interdit de devenir à la page Facebook de Theo Francken ce que Banksy est aux murs de Bristol? Et puis, surtout, pourquoi toujours présenter les trolls comme un bloc uni dans l'appétit pour la destruction; autrement dit pourquoi succomber à la même erreur malsaine que font les racistes de souche à l'égard du milliard de musulmans de la planète? Moi, je connais des trolls modérés, des trolls à temps partiel, des trolls heureux de vivre. Je connais même des trolls héroïques (Gorge Profonde, du temps du Watergate). Je pense que Bart De Wever et Mathieu Kassovitz sont des trolls, même s'ils ont l'air de l'ignorer et qu'ils ne sont pas anonymes. Je connais au moins une personnalité publique, Alexis Deswaef, qui est le pire troll de Belgique pour les uns et un type drôlement nécessaire pour d'autres. Je ne compte sinon plus les trolls qui ne sont devenus trolls que pour faire barrage à plus trolls qu'eux, comme ceux qui trollent Donald Trump, Boris Johnson et Nigel Farage. Et Nadia Daam, tiens? Ne s'est-elle pas elle-même montrée un chouïa trolilolette en s'attaquant à tous ces branleurs de forums morveux? On est toujours le troll de quelqu'un. Certains plus que d'autres, c'est vrai. Ce qui n'enlève rien au verdict: l'idée que les trolls agiraient tous au nom d'un idéal similaire et d'une volonté commune de nuire est complètement ridicule. Mais dangereuse aussi, puisque fondamentalement politique. C'est que l'entourloupe est désormais bien connue: on prend une nuisance relative qui fait flipper les foules, on lui prête beaucoup plus de nocivité qu'elle n'en génère réellement et on se sert ensuite de cette image déformée pour imposer des délires sécuritaires complètement disproportionnés censés répondre à la menace fantôme. Ma solution: ne nourrissez pas ça! Trollez-le!