Sur un pont reliant Williamsburg à Manhattan, pile après avoir terminé la lecture de Cosmicomics d'Italo Calvino, Evan Anthony imaginait Genesis Noir, il y a sept ans. Le mois dernier, ce développeur new-yorkais lâchait ce jeu vidéo halluciné dans la nature. Entre roman noir, cosmogonie et jazz, ce point & click rend un hommage inédit à Calvino, auteur majeur de la littérature italienne d'après-guerre. Cet écrivain souvent qualifié de ludique se profile, en fait, comme un héros discret, indispensable et inattendu de la scène gaming indé. Entre science et poésie, sa plume irrigue ainsi, depuis plus de dix ans, le travail de Jonathan Blow (développeur du séminal et cultissime Braid) et l'imminent Saturnalia de Santa Ragione (un autre grand nom indie). Sans oublier, la sortie ce mois-ci d'If on a Winter's Night, Four Travelers de Laura Hunt et Thomas Möhring. Ou comment l'influence de la littérature sur les jeux vidéo ne se limite (fort heureusement) pas à Lovecraft, Tolkien et Gibson.
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Sur un pont reliant Williamsburg à Manhattan, pile après avoir terminé la lecture de Cosmicomics d'Italo Calvino, Evan Anthony imaginait Genesis Noir, il y a sept ans. Le mois dernier, ce développeur new-yorkais lâchait ce jeu vidéo halluciné dans la nature. Entre roman noir, cosmogonie et jazz, ce point & click rend un hommage inédit à Calvino, auteur majeur de la littérature italienne d'après-guerre. Cet écrivain souvent qualifié de ludique se profile, en fait, comme un héros discret, indispensable et inattendu de la scène gaming indé. Entre science et poésie, sa plume irrigue ainsi, depuis plus de dix ans, le travail de Jonathan Blow (développeur du séminal et cultissime Braid) et l'imminent Saturnalia de Santa Ragione (un autre grand nom indie). Sans oublier, la sortie ce mois-ci d'If on a Winter's Night, Four Travelers de Laura Hunt et Thomas Möhring. Ou comment l'influence de la littérature sur les jeux vidéo ne se limite (fort heureusement) pas à Lovecraft, Tolkien et Gibson. Résistant pendant la guerre et ex-militant communiste, Italo Calvino n'a jamais été un gamer. Mais on ne peut que constater son influence sur le monde du jeu vidéo, jusqu'à toucher la recherche académique. Martin Ringot, défendait ainsi, il y a deux ans, une thèse intitulée Jeux littéraires et jeux vidéo: pour une lecture ludologique d'Italo Calvino à l'Université d'Aix-Marseille. "On parle souvent de Calvino comme d'un auteur ludique, sans totalement l'expliquer. Des outils de base de la ludologie ont déjà été utilisés pour analyser son travail. Mais souvent, le jeu calvinien est vu comme un processus psychanalytique, sans aller plus loin", détaille-t-il. "Ma thèse essaie donc d'expliquer la raison de cette affirmation avec une approche différente. Mon intention était d'utiliser les outils de la science du jeu pour analyser son oeuvre."Apparenté au courant italien de la fantaisie, Calvino affectionne notamment les contes fantastiques suivant les tribulations d'êtres chevaleresques. Le Baron perché, classique de la littérature des années 50, suit ainsi les aventures d'un jeune baron bien décidé à ne plus jamais descendre d'un arbre dans lequel il s'est réfugié. Seul contre le cosmos, No Man, le protagoniste de Genesis Noir cultive lui aussi l'art du combat courageux et insensé. Le protagoniste muet tente en effet de sauver son amour d'un coup de feu passionnel. Objectif de ce jeu d'aventure alignant dix trouvailles graphiques à la minute: empêcher l'expansion de l'univers ici réduit à la trajectoire d'une balle de revolver que le joueur explore. "Ce coup de feu interrompu renvoie à la dernière partie de Temps zéro, un récit de Calvino qui narrativise des modèles mathématiques. On y suit l'histoire d'un chasseur face à un lion. Au moment où ce dernier bondit pour l'attraper, le chasseur lui tire une flèche, résume Martin Ringot. Le temps est alors suspendu et ce dernier commence à se poser un tas de questions métaphysiques, dans une réflexion à l'infini au milieu d'une action."Traversée d'une BO jazz notamment influencée par Sun Ra, John et Alice Coltrane, Genesis Noir est d'autant plus cohérent que Calvino -décédé en 1985- était fasciné par les États-Unis. Cet épatant point & click au gameplay (hélas) décharné se vit donc comme une interprétation ludique des thèmes métaphysiques chers à Calvino. "Dans Cosmicomics -dont Genesis Noir s'inspire-, le big bang n'est pas empêché mais provoqué. Il y est expliqué avec un état d'esprit bien particulier propre à Calvino. Une dame habitant un immeuble propose ainsi à l'humanité -qui se marche un peu sur les pieds- de faire des tagliatelles. Ce projet de recette provoque le big bang car elle nécessite du blé qui requiert lui-même de l'eau et du soleil, sourit Martin Ringot. Cet épisode en particulier du recueil résume l'état d'esprit des Cosmicomics : Calvino essaie d'y insuffler de l'humanité et donc de la poésie à chaque théorie scientifique qu'il présente. Son but n'est pas d'expliquer par un récit des éléments scientifiques mais bien d'insuffler de la poésie dans ces derniers." Caresser le coeur d'un tournesol géant ou jouer de la contrebasse en touchant des nuages: Genesis Noir aligne des énigmes proches de WarioWare. Ses objets, astres, plantes et animaux protéiformes se disloquent et se recomposent pour illustrer une matérialité relative. Rien de tel ne vient bouleverser le délicat classicisme du pixel art d'If on a Winter's Night, Four Travelers, deuxième jeu qui -par un épatant alignement des astres- saluait, le mois dernier, Italo Calvino. Hommage au roman Si par une nuit d'hiver, un voyageur, ce point & click échafaudé par Laura Hunt et Thomas Möhring rassemble quatre courts récits, format que Calvino affectionne. Ces derniers s'effeuillent à travers la rencontre d'un quatuor de voyageurs amnésiques et masqués à bord d'un train à vapeur. De l'errance d'une noble française endeuillée dans un manoir anglais à un chirurgien noir raillé par ses confrères racistes, chaque souvenir tragique s'y dévore souris en main. Visuellement, les années 90 de Sierra et Lucas Arts sont invoquées avec une maîtrise totale capable de brosser une émotion en quelques pixels. Notons que Thomas Möhring, l'artiste du jeu, avait dessiné les artworks de la série Le Jeu de la dame sur Netflix... Cerise sur le pixel, le jeu sans inventaire n'aligne pas moins un gameplay d'énigmes plus dense que Genesis Noir. On y ajuste ainsi une horloge en se basant sur un indice déniché dans un livre. On y remet dans l'ordre une série d'événements passés. Influencé par Le Horla de Guy de Maupassant et des auteurs passionnés d'occultisme (Aleister Crowley, Rudolf Steiner...), If on a Winter's Night, Four Travelers s'inspire aussi de l'expérience des addictions aux narcotiques de Laura Hunt, sa game designeuse. A priori, cette dernière ne tisse pas de lien direct avec l'oeuvre de Calvino qu'elle mentionne. Martin Ringot souligne d'ailleurs qu'il se rapproche plus de son Château des destins croisés, récit où des personnages devenus muets se retrouvent à l'abri, après une tempête, et tentent de parler avec des cartes. Exemple majeur et magique de la scène indé italienne depuis dix ans, Santa Ragione revendique lui aussi l'héritage d'Italo Calvino dans la construction ludique et expérimentale de ses récits. Le studio à qui l'on doit les courses hallucinées de Fotonica et l'exploration folle de MirrorMoon pense ses jeux en essayant de briser les codes du gaming, à la manière d'un écrivain qui "essayerait de livrer un récit uniquement avec un jeu de cartes", pointait récemment Pietro Righi Riva, une de ses créatrices dans une interview accordée à Eurogamer.net. "L'idée de malmener les conventions du jeu vidéo est très calvinienne", abonde Martin Ringot. Explorant une ville sarde à la tombée de la nuit, la prochaine sortie de Santa Ragione, Saturnalia, épouse l'idée -chérie par Calvino- d'un monde régi par ses propres règles. Ce roguelite met en scène les membres d'un gang, poursuivis par une entité, qui explorent une cité dont les trottoirs et les maisons se redessinent chaque soir aléatoirement. "La compréhension de l'espace de Calvino -qu'il utilise pour raconter un récit, notamment lors d'un voyage au Japon, est très ludique, souligne Martin Ringot. Dans Le Sentier des nids d'araignée, le jeu est aussi un outil essentiel permettant à un enfant de comprendre ce qui se passe autour de lui, soit une histoire de la résistance."Effeuillant une série de villes imaginaires folles ayant leur réalité et leurs mécanismes propres, l'esprit des Cités invisibles de Calvino plane sur Saturnalia. Mais aussi sur l'oeuvre de Jonathan Blow, fervent admirateur. Ce pilier qui a initié la vague indé il y a treize ans s'en inspirait ainsi sur les rewinds temporels des plateformes de Braid. Fan de Calvino depuis l'adolescence, Blow y puisait également son inspiration dans les illusions d'optique des puzzles insulaires de The Witness. Reconnaissant, Blow consacrait d'ailleurs il y a deux ans une conférence fleuve à Calvino au Center for Fiction de Brooklyn.Braid, The Witness, Genesis Noir, If on a Winter's Night... Une poignée de jeux indés essentiels revendique ostensiblement son attachement à Italo Calvino. Mais dans l'ombre, l'influence de ce dernier semble beaucoup plus vaste comme en témoigne le site Oujevipo.fr (1). Lancé par Pierre Corbinais (le créateur d'Enterre-moi mon amour), ce site chroniquant des jeux indés renvoie directement à l'Oulipo qu'Italo Cavino a rejoint à Paris dans les années 60. Ce groupe littéraire explorait les nouvelles potentialités du langage par des jeux d'écriture exactement comme une frange du jeu indé actuellement. "Je me demande au final s'il ne serait pas possible de parler de jeux calviniens comme on évoque des jeux lovecraftiens. De nombreux game designers ne se réclament pas directement de ce genre mais l'adoptent presque inconsciemment, conclut Martin Ringot. Calvino remet en question la place du lecteur et mélange des énoncés scientifiques avec de la poésie. Sans le vouloir, je pense qu'il a, comme Lovecraft, saisi quelque chose de son époque qui résonne encore aujourd'hui."(1) L'Ouvroir de jeux vidéo potentiels rend hommage à l'ouvroir de littérature potentielle.