Le néologisme est amusant mais il fait de réels ravages, notamment politiques et médiatiques, plus encore depuis le 22 mars 2019. Je parle ici du "Trump Derangement Syndrome", le "TDS". Depuis deux ans, les supporters du président américain utilisent cette idée d'une maladie psychologique larvée pour discréditer leurs adversaires. Selon eux, Donald Trump a très certainement quelques défauts et balance bien régulièrement des énormités sur Twitter mais dans son bilan politique, tout n'est pas négatif. L'économie irait plutôt pas mal et son administration fait énormément pour libérer les otages américains retenus à l'étranger. Ça, c'est sûr, et ne pas pouvoir le reconnaître parce que cela reviendrait à applaudir Trump serait dès lors complètement irrationnel. Tout rejeter de son action parce que c'est lui qui la mène tiendrait donc du dérangement psychologique, de l'allergie fofolle. On rejette la personne et ce qu'elle représente, on en grossit les défauts et les capacités de nuisance même quand ses décisions n'ont en réalité aucun impact sur nos vies, sont bénéfiques pour le pays et le monde ou ne changent en fait strictement rien au statu quo politique.

On parle depuis longtemps du Trump Derangement Syndrome de façon assez blagueuse mais depuis le 22 mars dernier, le concept est davantage pris au sérieux. Certains éditorialistes et Bret Easton Ellis dans son podcast en parlent désormais comme d'une réalité. La raison est simple, voire simplette: ce jour-là, le rapport tant attendu du procureur Robert Mueller sur "l'enquête russe" a semblé exonérer le président d'une possible collusion avec Vladimir Poutine et ses séides. Certains, pas que de droite, ont estimé qu'il fallait s'en réjouir. Ce qui est a priori normal. De nombreux autres commentateurs, parfois très sérieux et de premier plan, se sont toutefois montrés franchement déçus, voire complètement en colère, du résultat "officiel" de ces deux ans d'enquête. Autrement dit, en caricaturant juste un peu et puisque la probité de Mueller n'a jamais été remise en question, des gens sont fâchés que le chef d'état américain ne soit pas un espion russe. Ce qui est assurément irrationnel et relèverait donc du Trump Derangement Syndrome.

L'origine de ce terme est généralement attribuée au chroniqueur néoconservateur Charles Krauthammer, décédé en 2018. Le bonhomme était psychiatre de formation et en 2003, il inventa dans une chronique pour le Washington Post le "Bush Derangement Syndrome", un concept qui doit beaucoup au plus ancien "Thatcher Derangement Syndrome". Krauthammer écrivit que le BDS tenait de la "paranoïa prononcée" envers les "décisions politiques, la présidence et, en vrai, l'existence même" de George W. Bush. Évidemment, c'était là une sortie plus politique qu'un diagnostic médical. Krauthammer soutenait le projet d'envahir l'Irak et 2003 fut probablement l'année la plus critiquable et la plus polarisante des deux mandats de George W. Bush. Il y avait donc clairement de la part du chroniqueur néo-con une volonté de faire passer les opposants à la guerre pour de doux zinzins. Son BDS était moins une maladie réelle qu'un concept assassin visant à dénigrer l'opposition politique.

Une centaine de personnes mais un public de dizaines de millions de personnes

Avant le Trump Derangement Syndrome, il exista aussi un Obama Derangement Syndrome et dans les années 90, on parlait déjà des "Clinton Crazies", en gros, des médias de droite et de leurs lecteurs qui accusaient Bill Clinton de toutes sortes de choses souvent outrancières et folles. Les scandales financiers et sexuels du président ne leur suffisaient pas et ils recouraient régulièrement à diverses théories de conspiration pour noircir davantage encore son bilan. Une phrase de 1997 du New York Times est restée célèbre: "le nombre de "Clinton Crazies" influents ne dépasse probablement pas la centaine mais leur public se compte en dizaines de millions de personnes".

1997? Une centaine de personnes dont les débilités en influencent des millions d'autres? Bon sang, Commissaire, mais c'est bien sûr: Internet! Les réseaux et non seulement leur fabuleuse caisse de résonance mais aussi la possibilité d'une veille, d'une auscultation même, permanente des discours et des actions de personnalités en vue. Nul doute en effet que Kennedy, Nixon, Carter et Reagan devaient eux aussi provoquer de sérieux "syndromes de dérangement" mais ceux-ci étaient forcément moins médiatisés, moins visibles, moins commentés, que depuis l'avènement d'Internet et, surtout, des réseaux et médias sociaux. Je pense que l'on peut dès lors se poser la question de savoir une bonne fois pour toutes si ces syndromes de dérangement tiennent de la maladie imaginaire, de l'insulte politique ou de quelque chose de bien plus réel? Les Américains avancent un diagnostic en trois étapes pour cerner un syndrome de dérangement: un, "la perte du sens des proportions", deux , "le discours hyperbolique" et trois, "la confusion entre rêve et réalité illustrée par l'usage compulsif de Twitter".

Pas besoin, dès lors, d'avoir fait ses classes sur Doctissimo.fr pour penser que Donald Trump n'est sans doute pas la cause mais bien un symptôme parmi d'autres d'une maladie protéiforme que l'on connaît depuis toujours sous le simple nom de "grosse fixette". Parce qu'il est tout de même assez certain qu'il existe aussi un Macron Derangement Syndrome, un Pascal Smet Derangement Syndrome et un Trottinettes Electriques Derangement Syndrome. Un Vegan Derangement Syndrome et un Hanouna Derangement Syndrome. Le Viva For Life Derangement Syndrome, le Not All Men Derangement Syndrome et le Pizza-Ananas Derangement Syndrome. La culotte en jeans Derangement Syndrome et le Standard de Liège Derangement Syndrome. Le barquette de frites bio à 5 balles Derangement Syndrome, le Black Friday Derangement Syndrome et le Yoga Snuivers Derangement Syndrome. Voilà donc, le Derangement Syndrome démasqué: ce n'est jamais qu'une bonne vieille grosse fixette, ce genre de tocade qui reste minime et gérable tant qu'elle n'est pas encouragée par d'autres sur les réseaux sociaux. Je dis ça avec assurance, ça me semble très logique mais je suis bien conscient de peut-être souffrir du Social Media Derangement Syndrome. Une maladie de plus en plus rare qui consiste à ne pas toucher à son téléphone tant qu'il ne sonne pas et à donc bien davantage parler avec ma mère du gigot de Pâques que de Donald Trump avec des inconnus sur Internet. Ce qui veut aussi dire que cette chronique relève peut-être bien de la carabistouille totale. Pour une fois, j'ose malgré tout espérer que c'est incurable.