Bien sûr, c'est un outil fantastique, l'une des plus grandes inventions de l'Histoire de l'humanité, comparable à l'apparition de l'imprimerie ou de l'électricité. En moins de 30 ans, Internet a révolutionné le monde. Vie quotidienne, pratiques culturelles, commerce, loisirs, politique, médias... Aucun secteur qui n'ait été affecté en profondeur par cette toile d'araignée tendue sur la surface du globe. Tout est devenu en apparence plus simple, plus rapide, plus accessible. Consulter les archives de l'immigration aux États-Unis comme commander sa pizza au resto du coin. Et pourtant, que reste-t-il de l'utopie du fondateur Tim Berners-Lee, qui pensait avoir jeté les bases d'une société plus horizontale reposant sur le dialogue constructif et le savoir partagé? Wikipédia, les lanceurs d'alerte, le crowfunding, des chaînes de solidarité spontanées lors d'attentats, de catastrophes naturelles ou pour dénoncer certains scandales, et quelques autres bienfaits pour la démocratie. Mais pour le reste, et pour autant que l'on ouvre les yeux sur l'hallucination collective, il faut bien admettre que le rêve libertaire tourne au fiasco. Il serait d'ailleurs temps d'en tirer les conclusions avant que le piège ne se referme complètement sur nos petites têtes "brainwashées", comme la tapette sur la souris irrésistiblement attirée par le morceau de fromage.

Car quel est le prix à payer pour pouvoir exhiber son très relatif génie ou sa très éphémère plastique, pour avoir le privilège de dégainer son téléphone plutôt que son portefeuille au moment de passer à la caisse, pour palabrer de tout et surtout de rien, mais instantanément, avec ses "amis" à toute heure du jour et de la nuit, pour se trimballer une discothèque entière dans la poche sur un trajet de quelques minutes ou pour géolocaliser son sosie social? Réponse: une dictature algorithmique d'un côté, une marée noire d'insanités de l'autre. Le gain de liberté que nous vendent les acteurs de la révolution numérique à longueur de messages promotionnels est en réalité pris en sandwich entre le soft power des géants du Web qui siphonnent nos données et les transforment en or publicitaire et en redoutable instrument de manipulation des masses, et le cloaque des réseaux sociaux qui excitent les instincts les plus bas de l'homme.

Il règne sur les réseaux sociaux une atmosphère toxique favorisée par l'entre-soi, la frustration, le nombrilisme, la misogynie et l'anonymat qui condamne toute interaction verbale au mieux au dialogue de sourds, au pire à la bagarre générale.

Crise de paranoïa? L'affaire Cambridge Analytica (les comptes de 80 millions d'utilisateurs Facebook mis à disposition d'une société d'analyse mandatée par Trump), les forts soupçons d'ingérence russe dans la campagne présidentielle américaine... Le résultat des élections de la première puissance mondiale s'est potentiellement déjà joué sur le tapis vert numérique. Sans même parler de l'utilisation de l'intelligence artificielle en Chine pour contrôler la population ou du fléau des fake news qui profitent de la tuyauterie de Twitter et consorts pour coloniser le monde. Avec à la clé un climat de méfiance généralisée et une montée en puissance du relativisme moral. Pour quelques modestes avancées flattant surtout notre narcissisme, on a pris le risque d'ouvrir la cage de la bête immonde du racisme, de l'intolérance et de la surveillance à grande échelle.

Voilà pour la menace venue d'en haut, plus ou moins pilotée par des intérêts privés, des zélotes de la technologie, voire des États répressifs, naïfs ou hypnotisés par les boniments du capitalisme. Mais il y a aussi un autre péril, qui remonte lui plutôt des égouts du Web. Comme si un virus toxique s'était répandu dans les artères du réseau et poussait les internautes à se bouffer entre eux. Peut-on encore prétendre que le Net est un espace de libre expression qui fait avancer la cause commune? Le débat y est confisqué par les plus virulents, les plus teigneux. Même des gens supposément intelligents, en tout cas éduqués, se transforment en connards dès qu'ils passent de l'autre côté du miroir. Comme ces journalistes et pubeux de la Ligue du LOL en France, qui ont cru drôle de harceler des féministes, des homos ou des Noirs. Il règne sur les réseaux sociaux une atmosphère toxique favorisée par l'entre-soi, la frustration, le nombrilisme, la misogynie et l'anonymat qui condamne toute interaction verbale au mieux au dialogue de sourds, au pire à la bagarre générale. Le clash (ou le backlash) est le carburant de cet univers sans foi ni loi. Comment s'étonner après que cette culture de la haine contamine le monde réel? Un Golem est en train de prendre forme derrière l'écran. Si quelqu'un trouve la prise, merci de la débrancher sans tarder...