"Avant de rejoindre le Burkina, je suis parti une semaine au Mali, seul. En arrivant à Bamako, j'avais une grosse fièvre: j'étais là pour voir Rokia Traore, avec laquelle j'ai finalement passé 3 jours, même si au final, nous n'avons pu collaborer. Là, je me suis rendu compte que je devais tout apprendre de l'Afrique." On est en janvier 2010. Auparavant, Stef Kamil Carlens n'a visité qu'une seule fois le continent, il y a une dizaine d'années alors que Zita Swoon et Soulwax sont échangés avec 2 groupes d'Afrique du Sud. Le Burkina, c'est une autre chanson. La mélodie principale en est la pauvreté, la rythmique tient dans ces océans de poussière subsahariens sans grande ressource. " Ibrahim Diallo, qui collabore avec la Zuiderpershuis (centre culturel anversois, ndlr), habite entre ici et le Burkina. Un projet était dans l'air, il m'a fait rencontrer des musiciens et j'ai passé 3 jours chez Mamadou Diabaté à Bobo Dioulasso, la seconde ville du pays. On a joué de la mu...

"Avant de rejoindre le Burkina, je suis parti une semaine au Mali, seul. En arrivant à Bamako, j'avais une grosse fièvre: j'étais là pour voir Rokia Traore, avec laquelle j'ai finalement passé 3 jours, même si au final, nous n'avons pu collaborer. Là, je me suis rendu compte que je devais tout apprendre de l'Afrique." On est en janvier 2010. Auparavant, Stef Kamil Carlens n'a visité qu'une seule fois le continent, il y a une dizaine d'années alors que Zita Swoon et Soulwax sont échangés avec 2 groupes d'Afrique du Sud. Le Burkina, c'est une autre chanson. La mélodie principale en est la pauvreté, la rythmique tient dans ces océans de poussière subsahariens sans grande ressource. " Ibrahim Diallo, qui collabore avec la Zuiderpershuis (centre culturel anversois, ndlr), habite entre ici et le Burkina. Un projet était dans l'air, il m'a fait rencontrer des musiciens et j'ai passé 3 jours chez Mamadou Diabaté à Bobo Dioulasso, la seconde ville du pays. On a joué de la musique, beaucoup de musique, et en même temps, je découvrais la réalité africaine, sa famille, ses enfants: je lançais des idées et Mamadou réagissait au balafon, il avait emmené une griotte, Awa Démé, qui elle aussi a d'emblée chanté." Rentré chez lui, SKC écoute les traces sonores burkinabées laissées sur un dictaphone. Il est convaincu qu'il tient là un projet, partage le sentiment avec ses partenaires, Laurence, son alter ego, les musiciens de Zita Swoon et les gens de la Zuiderpershuis. L'enthousiasme est là, empressé et curieux: reste à trouver le support logistique, l'argent. La quête s'incarne autant dans la difficulté de traduction précise des textes bambaras -auxquels SKC répond en anglais- que dans les 4 voyages musicaux, " de 3 semaines chacun", dans l'ancien Empire mandingue, dont un avec les comparses de Zita Swoon Group. Mamadou et Awa viennent 2 fois se cogner au froid de la Belgique, la nouvelle mouture de Zita Africa donne une trentaine de concerts avant d'enregistrer les chansons. La famille Carlens occupe une ancienne scierie d'Hoboken achetée il y a 10 ans: il a fallu une décennie pour transformer ces installations vieillies de la banlieue d'Anvers en lieu de vie et de travail, faire souffrir les mains sur la toiture avant de les laisser caresser la guitare. Il y a donc l'espace privé puis la chapelle musicale, au bois extérieur façon chalet suisse. Au mur de ce dernier, un large collage des artistes que Stef aime: Captain Beefheart, Robert Wyatt, Nick Cave, des bluesmen, des ouvriers de l'authentique. " C'est ce que j'apprécie au Burkina: la musique est dans le quotidien, proche de chaque personne, artiste ou pas, c'est comme quand je regarde mon fils dessiner, c'est fait sans frein, sans effort. D'ailleurs, ce disque est la plus grande expérience de ma vie... avec la naissance de mon fils." Stef boucle des sessions belgo-burkinabées à domicile puis s'aperçoit que le résultat n'est pas à la hauteur de ses espérances. Il recommence le processus, sépare les instruments et les voix dans l'espoir de retrouver la sensualité des nuits africaines et " une entité forte". Il passe des mois en montage/mixage des chansons, finit par aboutir ( lire la critique page 35) sans pour autant que le rébus des échanges afro-européens ne s'éclaire totalement: " Là-bas, un enfant de 7 ans a conscience de tout. Ni Awa ni Mamadou ne se sont jamais plaints de quoi que ce soit, ils saisissent notre aventure comme une chance, une occasion de travailler, ne se posent pas mille questions morales." Pourtant, entre Awa, la croyante musulmane qui adresse une chanson à Dieu, et Stef, qui n'a de catholique que les collèges autrefois fréquentés, il y a plusieurs mondes de différences. Dire que la musique les rapproche n'est pas seulement un tour de passe-passe lexical. Ce disque noir aux humeurs de soleil n'est pas un hasard mais la nouvelle étape d'un processus réfléchi: " Depuis 2 ans, on a décidé qu'on ne voulait plus donner de concerts rock. Cela fait déjà un bout de temps qu'on essaie les chansons sur scène avant de les enregistrer, y compris sur ce projet. Depuis nos débuts en 1995 sous le nom de Moondog Jr, on a évolué pour toujours élargir les possibilités musicales, quitter le format de la chanson -même s'il n'est pas exclu que l'on y revienne-, rajouter des interactions avec le film, la danse ou l'art plastique." Ainsi, le prochain projet, New Old World, qui tournera parallèlement à celui de Wait For Me, consiste en la projection d'un film d'une heure dix, réalisé par le Zita Swoon Group et sonorisé live par des instrumentaux incluant violoncelle, alto et violon. On est loin des débuts arrogants et hypra médiatisés dans dEUS: " Quand on a gagné en 94 le MTV Best Coming Act, on s'est retrouvés au milieu de Björk, Prince et U2. Tout le monde se demandait qui étaient ces 5 types-là? Ce succès soudain auquel personne n'est préparé nous est tombé dessus, et moi, je me suis refermé sur moi-même." Clairement depuis, Stef a ouvert sa musique dans la générosité d'un monde sonore global: le Burkina en fait désormais partie. l RENCONTRE ET PHOTO PHILIPPE CORNET