"Qu'est-ce qu'une oeuvre d'art que personne ne peut voir?" Telle est la question de départ de ce film situé à la frontière de la fiction et du documentaire, orchestré par l'artiste français (mais résidant à Bruxelles) Pierre Bismuth. Oscarisé en 2005 pour le scénario de Eternal Sunshine of the Spotless Mind aux côtés de son réalisateur Michel Gondry et du coscénariste Charlie Kaufman, Bismuth aime visiblement explorer les hiatus et les intersections entre réalité, mémoire et storytelling. Dans Where is Rocky II?, sorti en 2017, il semble également questionner la...

"Qu'est-ce qu'une oeuvre d'art que personne ne peut voir?" Telle est la question de départ de ce film situé à la frontière de la fiction et du documentaire, orchestré par l'artiste français (mais résidant à Bruxelles) Pierre Bismuth. Oscarisé en 2005 pour le scénario de Eternal Sunshine of the Spotless Mind aux côtés de son réalisateur Michel Gondry et du coscénariste Charlie Kaufman, Bismuth aime visiblement explorer les hiatus et les intersections entre réalité, mémoire et storytelling. Dans Where is Rocky II?, sorti en 2017, il semble également questionner la trace de l'art contemporain dans un monde déjà saturé de signaux. Il se met en scène abordant, lors d'une exposition, l'artiste américain Ed Ruscha à propos d'un faux rocher que celui-ci aurait réalisé en 1979, baptisé Rocky II (en clin d'oeil au film sorti cette année-là) puis disposé au milieu du désert de Mojave, à cheval entre la Californie, le Nevada et l'Arizona. Là, au milieu de véritables gros cailloux, l'objet coulerait des jours heureux à l'abri des regards des passants (rares, il faut l'avouer). Face à la réponse nébuleuse de Ruscha, Bismuth se met en tête de le retrouver et confie l'enquête à un détective privé de Los Angeles. Blanchi sous le harnais, rompu aux affaires de disparition ou d'adultères, Michael Scott fait de son mieux pour prendre le job au sérieux, à partir des quelques consignes laissées par son client décidément peu commun (une feuille de route et quelques photos). "Quoi de plus semblable à un rocher qu'un autre rocher?", semblent dire en permanence ses yeux fatigués, alors que l'enquête le mène des centres d'art contemporain de Los Angeles aux ocres saturés du désert de Mojave et à ses patelins aseptisés (avec un crochet ahurissant à Londres), dans un road trip qui emprunte aux codes du genre hollywoodien. De loin, Pierre Bismuth tire les ficelles de ce récit décidément déroutant, et, en même temps qu'il briefe et débriefe le détective maturé, laisse le soin à deux scénaristes hollywoodiens confirmés, Anthony Peckham ( Sherlock Holmes) et D.V. DeVincentis ( American Crime Story), d'écrire un thriller d'espionnage à gros budget sur base de cette affaire pour le moins farfelue. Difficile de décider ce qui est le plus haletant et le plus absurde, entre les récits entremêlés des recherches de Scott, ses théories fumeuses, ses culs-de-sac, les séances de brainstorming des deux scénaristes et les extraits d'un film qui semble être le résultat de leur travail, où l'on reconnaît Milo Ventimiglia ( This Is Us) et Robert Knepper ( Prison Break). Avec ce premier film aux airs de "vraie fausse fiction" bien dans l'air du temps, Bismuth s'amuse à réaliser une investigation passionnante et facétieuse, aux frontières de l'expérimentation, du canular et de la démonstration formelle.