On les appelle écrivains fantômes, prête-plume... Voltaire utilisait le terme de blanchisseurs. Et au XVIIIe siècle, dans le langage familier, auteurs et éditeurs les qualifiaient de teinturiers. L'ombre des nègres plane plus que jamais sur le monde de la littérature. Lors d'une enquête publiée en 2007 dans le Magazine des livres, Anne-Sophie Demonchy avance même que 20 % des bouquins d'aujourd'hui naissent de petites mains.
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On les appelle écrivains fantômes, prête-plume... Voltaire utilisait le terme de blanchisseurs. Et au XVIIIe siècle, dans le langage familier, auteurs et éditeurs les qualifiaient de teinturiers. L'ombre des nègres plane plus que jamais sur le monde de la littérature. Lors d'une enquête publiée en 2007 dans le Magazine des livres, Anne-Sophie Demonchy avance même que 20 % des bouquins d'aujourd'hui naissent de petites mains. " Le métier de nègre consiste à donner des idées aux cons et à fournir un style aux impuissants", balançait Bruno Tessarech dans La Machine à écrire, satire au vitriol des moeurs littéraires. Si les stars du cinéma, de la télé, de la musique, du sport, ont pour beaucoup cessé de se faire passer pour ce qu'ils ne sont pas (des auteurs), pour les romanciers et les hommes politiques, le sujet est tabou et l'aveu, même posthume, éminemment compliqué. Là où Anonymous de Roland Emmerich dépeint William Shakespeare comme un imposteur, la collaboration Corneille-Molière, objet il y a quelques années d'un téléfilm, Le Nègre de Molière, fait dire à certains, depuis le poète Pierre Louÿs en 1919, que Jean-Baptiste Poquelin n'a jamais rien écrit. Une thèse tellement contestée que la fiction a mis 3 ans avant d'être diffusée à l'écran. En plein milieu de l'été et à 16 h 30 soit à un moment où l'audimat est au plus bas. Des chercheurs ont tout de même affirmé depuis qu'on ne lui doit ni Tartuffe, ni L'Ecole des femmes... Qui sont les réels auteurs de ces £uvres devenues des symboles nationaux de l'Angleterre et de la France? Qui se cache vraiment derrière ces mecs qui font qu'on parle aujourd'hui de la langue de Shakespeare et de celle de Molière? La paternité des £uvres littéraires ne cesse de faire couler de l'encre et de titiller l'imagination des scénaristes. Entre L'Autre Dumas de Safy Nebbou, dans lequel Auguste Maquet (Benoît Poelvoorde) se fait passer pour le célèbre Alexandre (Gérard Depardieu) dont il est le nègre en vue de séduire une admiratrice, et The Ghostwriter de Polanski, qui raconte un écrivain fantôme à succès embauché pour terminer les mémoires d'un ancien premier ministre anglais, le nègre inspire un thriller, Roman de gare, à Claude Lelouch. Une comédie, Mensonges et trahisons et plus si affinités, avec Edouard Baer et Clovis Cornillac, à Laurent Tirard... Et des films, on se dit qu'il y en aura d'autres notamment quand on pense à Winston Churchill, prix Nobel de littérature en 1953 pour des Mémoires qui, on le sait aujourd'hui, ont été en partie rédigées par un collectif d'historiens... " Je n'utilise pas de nègres. J'ai recours à de nombreux collaborateurs", s'est un jour défendu Paul-Loup Sulitzer. Et de soulever une question essentielle: où se situe la frontière entre l'auteur et ses aidants? Le créateur et son assistant? On peut s'interroger aussi devant les £uvres d'un Wim Delvoye et surtout d'un Damien Hirst qui travaillent avec une flopée de petites mains. Quand il fut demandé au second s'il était vrai qu'il n'avait réalisé que 5 de ses 1400 Spot Paintings, il répondit ceci: " Personne ne critique les architectes qui ne construisent pas eux-mêmes les maisons." Aucune garantie qu'ils aient vraiment composé leurs chansons et écrit tout seuls leurs textes mais dans l'industrie du disque, le visage de la musique est toujours à tout le moins celui de ses interprètes. Toujours ou presque. Car les secrets sont tôt ou tard percés. Plastic Bertrand a fini par révéler qu'il n'a chanté sur aucun de ses 4 premiers albums. Prêtant juste sa plastique à la voix de son producteur. Comme dans le film d'Emmerich, l'anonymat profite parfois surtout à ceux qui restent cachés. La voix de Boney M n'est pas non plus celle de son leader Bobby Farrell. Elle appartient au producteur allemand Frank Farian, chanteur de variété à succès dont la couleur de peau ne correspondait pas aux critères marketing de l'époque. Il lancera plus tard la carrière des Milli Vanilli. Sans doute l'une des plus grandes supercheries des eighties. Frank a écrit les morceaux. Il trouve des interprètes et engage Rob et Fab comme figurants. Succès fin des années 80. Début des emmerdes en 1990. Une sono récalcitrante leur fait vivre un vrai grand moment de solitude et dévoile leur amour inconditionnel pour le playback. Quelques semaines plus tard, le rappeur Charles Shaw déclarera être la voix des 2 blacks allemands. Et dire que le duo chantait Girl, you know it's true... Même la petite Chinoise qui chantait à la cérémonie de clôture des JO de Pékin était un leurre. Et en fait une demoiselle au physique moins avenant. En attendant, le talent, le génie, a fortiori précoces, prêtent à la jalousie et au soupçon. Des rumeurs ont ainsi un temps couru sur le fait qu'Alex Turner ne pouvait, en raison de son jeune âge, avoir écrit les paroles des Arctic Monkeys... Qu'à cela ne tienne. Comme l'illustre Billy Wilder, qui a servi de nègre à des scénaristes en vue avant que l'avènement du parlant et la nécessité de bons dialoguistes lui permettent de monter en grade et de signer de son propre nom, l'homme de l'ombre est toujours susceptible d'en sortir... J.B.