Voilà un roman qui commence à pas feutrés. Dans le cimetière de Paulstadt (petite bourgade fictive), ou plus exactement dans sa partie la plus ancienne -que chacun là-bas nomme Le Champ-, un vieil homme, heureux du flou de sa vie à mesure qu'elle décline, chemine entre les tombes. Il vient s'asseoir comme presque chaque jour sur son banc préféré, comme auprès d'un vieil ami à qui il fait la conversation. Le voilà qui se remémore ceux qui sont partis avant lui, citoyens ordinaires. Il se rappelle d'abord avec maladresse ...

Voilà un roman qui commence à pas feutrés. Dans le cimetière de Paulstadt (petite bourgade fictive), ou plus exactement dans sa partie la plus ancienne -que chacun là-bas nomme Le Champ-, un vieil homme, heureux du flou de sa vie à mesure qu'elle décline, chemine entre les tombes. Il vient s'asseoir comme presque chaque jour sur son banc préféré, comme auprès d'un vieil ami à qui il fait la conversation. Le voilà qui se remémore ceux qui sont partis avant lui, citoyens ordinaires. Il se rappelle d'abord avec maladresse leurs visages, puis est persuadé d'entendre leurs voix, dans un bourdonnement indistinct mais malgré tout tangible. Que peuvent-ils bien raconter? Se plaignent-ils de maux ridicules ou de querelles de voisinage? Qu'est-ce qui a pu les toucher à coeur jusqu'à la tombe? À peine notre promeneur usé mais bienheureux est-il rentré chez lui que nous commençons, nous aussi, à écouter le choeur des habitants décédés de Paulstadt, soit une trentaine de voix ordinaires en chapitres dédiés. Résonnent ici la voix du facteur, et celle de cet étonnant Père Hoberg, jeune homme perdu devenu curé, brûlé d'un cierge au sein même de l'église, " dans un tourbillon d'étincelles". Hanna Heim s'adresse au professeur qu'elle a aimé et se souvient de la taille de son nez, de ses sandales, de sa main posée sur l'oreiller. Harry Stevens garde à l'esprit Richard Regnier que d'aucuns considéraient comme fou et avec qui il appréciait partager un bout de comptoir ou une confidence fortuite sous la lune. Tous sont là, à nu et interconnectés, dans un moment de confession intime cristallisé à notre intention. Avec la sobriété pleine de grâce qu'on lui connaissait déjà dans Le Tabac Tresniek et Une vie entière, l'auteur autrichien se situe toujours viscéralement du côté de la vie, quand bien même ce sont des fantômes qui racontent enfin ce qui les traversaient jadis, quand bien même c'est le passé qui se déploie ici en fragments panoptiques. Seethaler excelle dans la célébration de l'infime, de la patiente -et aléatoire- observation quotidienne: une boucle de cheveux soudain nimbée d'une lumière particulière, une collection de scarabées, un pansement sur une plaie qui empêche d'aller à la plage, une branche de sureau en fleurs ou une photographie d'une grand-mère presciente, héroïne tragique de sa propre vie. Le Champ est incontestablement de ces textes-talismans, présent précieux pour tous ceux qui aiment avoir un pan de mémoire tendre mais jamais mièvre accroché à leur veste.