DE JUSTIN TORRES, ÉDITIONS DE L'OLIVIER, TRADUIT DE L'ANGLAIS (USA) PAR LAETITIA DEVAUX, 144 PAGES.
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DE JUSTIN TORRES, ÉDITIONS DE L'OLIVIER, TRADUIT DE L'ANGLAIS (USA) PAR LAETITIA DEVAUX, 144 PAGES. Avec ce qui est de son propre aveu un récit semi-autobiographique, Justin Torres, New-Yorkais farouche, peu familier du petit monde littéraire, a bien dû finir par se laisser mettre le licol. Michael Cunningham ou Marilynne Robinson sont passés par là, qui avaient senti dans les courtes fictions que le jeune homme avait signées dans le New Yorker l'ampleur d'un roman. " Mon passe-temps favori consiste à trouver des professeurs que j'admire afin de les admirer encore plus", avoue Torres, qui les remercie de leur soutien à la fin de Vie animale. L'histoire de 3 frères ayant poussé vite et rapprochés, nés d'un couple mixte. Un père portoricain -" Paps"-, tout en masse sombre et instinct, délaissant régulièrement le terrier familial, et une frêle mère louve -" Ma"-, 3 grossesses enfilées depuis ses 14 ans, créature un peu folle destituée de son Brook-lyn natal, serveuse de nuit en perpétuel malentendu horaire. Un couple à l'entente cyclique, devenu parents aux flottements multiples. Des figures boîteuses dont la fratrie tente de pallier l'inconsistance en se faisant " bête à 3 torses" mythologique et indivisible, soudant son destin en usant du "on" dans le plus clair de leur enfance. Des gamins féroces, en demande, jamais rassasiés. " On avait des os d'oiseau creux et légers, on voulait plus d'épaisseur, plus de poids. On était 6 mains qui happaient et 6 pieds qui trépignaient; on était des frères, des garçons, 3 petits rois unis dans un complot pour en avoir encore." A l'image d'un récit sec, la peau sur les os, que Torres prive de consistance temporelle et d'épaisseur géographique -c'est à peine si on y distingue les émanations d'un petit coin rural délabré de l'Upstate New York. Une indécision qu'on aurait pu prendre pour une facilité si l'Américain n'avait soumis son roman à un autre genre de contrainte, plus inédite: planter ses crocs dans la matière des corps, et ne plus les lâcher. A chaque étape de son récit, Torres traque l'inflexion bestiale chez ses personnages, rendant la souplesse féline des corps étroits, les petits muscles tendineux, le souffle chaud des peaux brunes, l'odeur des cheveux bouclés. La meute se mordille tendrement ou se cogne, s'invente des règles pour mieux les enfreindre, courant les bois, cassant des fenêtres, se battant avec le contenu du frigo au même rythme que leurs parents s'accouplent sporadiquement sous leurs yeux, autre lutte pour la domination, féroce et saccadée. Vie animale s'appuie sur une brièveté percutante, fonctionnant sur une dizaine de chapitres comme autant de nouvelles indépendantes venant graduer la mémoire d'une enfance triple et unique. Entre 2 longues périodes de dés£uvrement flouté, le livre tourne autour de quelques motifs récurrents qui viennent marquer le territoire bancal de la fratrie: le pick-up bleu cobalt, le bain pris en famille, le lac voisin, les coups portés par le père, les fugues des gamins. Le récit les poursuivra jusqu'à l'adolescence, quand les petits corps nerveux, devenus silhouettes dégingandées et prédatrices, s'exposeront au monde pour y chercher leur sexualité. Jusqu'à un dernier chapitre âpre et tendu, qui retourne les entrailles du récit en entier, entre implosion du clan de sang et lutte pour la survie solitaire. Déchirant comme un cri dans la nuit sauvage. l YSALINE PARISIS