"Quand j'ai connu Arno, il était un peu bizarre, il bégayait et il avait quelques problèmes de motricité. On marchait dans la rue, et puis soudain, je m'apercevais qu'il était resté quelques mètres en arrière, et il faisait des pas sur place... Idem dans les escaliers, il lui arrivait de rester calé sur une marche." Danny Willems, photographe flamand talentueux (1), rencontre Arno au tout début des années 70. Assez tôt pour récupérer dans les premiers clichés du futur chanteur quelque chose de la jeunesse mobile de la décennie précédente, catégorie " ange bizarre". Genre qu'Arno, né en 1949, incarne toujours quatre décennies plus tard, lorsqu'il s'épanche sur ses sixties bouillantes dans un bar bruxellois, mi-documentariste, mi-raconteur de fables: " Quand j'ai entendu Like A Rolling Stone de Bob Dylan, je devais avoir 16 ans et je me suis dit que je n'étais plus seul au monde (il rigole) . Je ne comprenais rien aux paroles, mon père non plus, même s'il avait passé la guerre en Angleterre dans les Spitfires. Même les Anglais ne le comprennent pas parce qu'il mange ses mots. Depuis lors, je suis fan de Bob." Dans c...

"Quand j'ai connu Arno, il était un peu bizarre, il bégayait et il avait quelques problèmes de motricité. On marchait dans la rue, et puis soudain, je m'apercevais qu'il était resté quelques mètres en arrière, et il faisait des pas sur place... Idem dans les escaliers, il lui arrivait de rester calé sur une marche." Danny Willems, photographe flamand talentueux (1), rencontre Arno au tout début des années 70. Assez tôt pour récupérer dans les premiers clichés du futur chanteur quelque chose de la jeunesse mobile de la décennie précédente, catégorie " ange bizarre". Genre qu'Arno, né en 1949, incarne toujours quatre décennies plus tard, lorsqu'il s'épanche sur ses sixties bouillantes dans un bar bruxellois, mi-documentariste, mi-raconteur de fables: " Quand j'ai entendu Like A Rolling Stone de Bob Dylan, je devais avoir 16 ans et je me suis dit que je n'étais plus seul au monde (il rigole) . Je ne comprenais rien aux paroles, mon père non plus, même s'il avait passé la guerre en Angleterre dans les Spitfires. Même les Anglais ne le comprennent pas parce qu'il mange ses mots. Depuis lors, je suis fan de Bob." Dans cette découverte du beatnick misanthrope, Ostende, ville natale d'Arno, joue un rôle d'envergure. " Sa tradition culturelle d'ouverture remonte à Rimbaud et Karl Marx, qui y ont habité, Bernard Shaw y a fait construire une copie de l'Old Vic londonien et Eiffel y a imaginé l'ancien casino. Ostende a aussi été la première ville au monde avec un quartier gay (...), sans oublier les maisons closes et les putes dans les vitrines." Le pedigree d'Ostende des années 60 est donc international, avec une grosse louche anglaise débarquant sans cesse des ferries sur la "Reine de plages": " Il y avait tous ces clubs de la Langestraat où l'on pouvait écouter la soul de Jimmy James & The Vagabonds, croiser Peter Meaden, mod et premier manager des Who, ou Eric Burdon, qui était plongeur dans un resto avant de décrocher un tube mondial avec les Animals ( The House Of The Rising Sun, ndlr). J'écoutais les radios pirates comme Radio Caroline qui était en Mer du Nord et on entendait partout quatre langues, le français, l'allemand, l'anglais et l'ostendais. Chaque week-end, tous les Américains du Shape débarquaient à Ostende et dans les rues, les MP's faisaient des patrouilles avec les flics de la ville." Arno fréquente The Groove, boîte dont les murs suintent de Tamla Motown, découvre le Popcorn et fait même chauffer les platines au Versailles le dimanche après-midi. " Pour nous, ces mélanges étaient normaux, on allait acheter nos vêtements à Londres, d'ailleurs, c'est là que j'ai perdu ma virginité avec Linda du Sussex (sic) ." Arno, qui adore les Kinks, ne pouvait savoir qu'en 2010, il partagerait avec Ray Davies le délicieux Moments sur See My Friends, album de duos enregistré par la star britannique en courtoise compagnie de Springsteen ou Mumford & Sons. Adolescent, Arno ne s'étonne de rien mais s'émerveille du blues: " Mon prof de morale à l'athénée m'avait donné cinq albums à écouter: Sonny Boy Williamson, Lightnin' Hopkins, Son House, Fred McDowell et Sonny Terry & Brownie McGhee. Je suis rentré chez moi et j'ai vendu mon âme au blues (rires)." Arno, qui n'a " jamais été un hippie", tâte néanmoins du sens communautaire, partageant un temps une bicoque avec un futur traducteur du Dalaï-Lama et son frère, Michel Declerc. Ce dernier, croisé il y a 20 ans dans le cadre d'un doc TV sur l'oiseau Arno, expliquait comment le jeune Hintjens se bourrait de poireaux (...) afin d'obtenir le timbre attrape-filles de Rod Stewart. Alors pilier de bar rhythm'n'blueseux, pas encore crooner vanille, doté d'un éraillement vocal plutôt sympathique: celui-là aura très clairement marqué le futur interprète des Yeux de ma mère, tout comme Steve Marriott, brailleur formidable chez les Small Faces. Même si Arno " n'a jamais fumé de joint seul" et considère aujourd'hui que la fumette " c'est un truc pour les coiffeuses", il pouvait difficilement échapper au trip d'époque. " J'étais avec ce mec de Gand, Bobo, et j'ai pris un Sunny Explorer, enfin juste un demi parce que je savais que j'étais parti pour un minimum de quatorze heures... On était sur la plage et les bâtiments ont commencé à aller de travers, et puis les voitures ont eu des gueules de Walt Disney... Mais hé, je n'ai pas abusé des trips parce que je savais que certains n'étaient jamais redescendus." Arno s'engouffre dans les années 60 comme dans l'ultime trip sans entrave, " après-guerre, il y avait une énorme envie de liberté, et pour la première fois, les jeunes construisaient leur propre génération. Ce n'était pas cool d'avoir de l'argent, d'aller au restaurant ou de boire de l'alcool. En dehors du vin et de la bière hein (rires)." Arno raconte son séjour à Londres où il est " assistant étalagiste" (sic) et voit les Belges de Kleptomania enflammer le Paradiso hippie d'Amsterdam: " Je lisais le NME, le Melody Maker, mais aussi les journaux underground hollandais. Le calvinisme restait très fort aux Pays-Bas, et puis j'avais été un peu déçu par les provos (2)... Quand je suis allé à Paris avec une fille, Janice, sosie de Mary Quant (3) qui habitait à Sceaux, je suis tombé en plein mai 68: j'ai vu Jean-Paul Sartre l'après-midi à une manifestation près de la Bastille et puis le soir, il était au Fouquet's occupé à boire du Champagne, the motherfucker. Au fond, rien n'a changé, il y a toujours plus de socialisme dans un salon de coiffure que chez les partis." Reste l'essentiel. "J'étais un peu autiste et la musique m'a sauvé la vie, je sais que je ferai des tournées jusqu'à la fin. Et puis les filles avaient, pour la première fois, accès à la pilule, on pouvait faire crac-crac. C'était aussi la première fois où on pouvait dire: "Fuck the rest" ..." (1) PHOTOS D'ARNO DE 1972 À NOS JOURS SUR HTTP://WWW.DANNYWILLEMS.COM/ (2) MOUVEMENT CONTESTATAIRE HOLLANDAIS, ACTIF ENTRE 1965 ET 1970 (3) STYLISTE ANGLAISE ADEPTE PRÉCOCE DE LA MINI-JUPE RENCONTRE PHILIPPE CORNET