Osons l'écrire: on voit le carnet de voyage comme un genre au mieux cucul, au pire effroyablement nombriliste. Derrière ces " choses vues" couchées sur papier, il est souvent question d'un grand reversement qui en appelle à regarder non pas ce qui est à voir mais celui qui voit. On palpe presque ce moi, tel que décrit par Pascal, qui imagine tous les yeux du monde se tourner vers lui: un homme à sa fenêtre ne peut y être que pour rega...

Osons l'écrire: on voit le carnet de voyage comme un genre au mieux cucul, au pire effroyablement nombriliste. Derrière ces " choses vues" couchées sur papier, il est souvent question d'un grand reversement qui en appelle à regarder non pas ce qui est à voir mais celui qui voit. On palpe presque ce moi, tel que décrit par Pascal, qui imagine tous les yeux du monde se tourner vers lui: un homme à sa fenêtre ne peut y être que pour regarder passer ce grand usurpateur. C'est donc avec une certaine prudence que l'on pousse la porte de la libraire Peinture Fraîche pour descendre au sous-sol où se situe l'accrochage. Dès le haut des marches, on est rassuré. Des carnets suspendus au plafond indiquent que David Mileikowsky, qui est entre autres cinéaste et philosophe, est ici pour s'amuser, pour déterritorialiser le genre. En bas de l'escalier, un dessin posé à même le sol figure des jambes dans lesquelles on s'empresse de mettre nos pas, selon un dispositif très POV (du nom de cette technique cinématographique qui consiste à voir les choses du point de vue de celui qui les accomplit). Bien vu: il n'en faut pas plus pour se sentir embarqué dans l'aventure. C'est donc sous forme de brillante installation que Mileikowsky aborde Travel Paths & Unfinished Business. Celle-ci se prolonge dans la pièce d'exposition par le biais d'une dizaine d'ouvrages de toutes sortes -30 années de voyage, de la Colombie-Britannique au Népal- dévalant depuis les rampes de spots. Les carnets sont à parcourir à l'aide d'une paire de gants blancs. Cérémonieux? Pas du tout, que ce soit à travers la finesse du trait ou celle des papiers, la précieuse matière exposée tend entièrement vers ce soin. Sur les murs, c'est un récit fragmenté en instants minuscules qui méduse l'oeil. Des aquarelles gorgées de lumière ponctuent le tout. Une citation convoque l'une des rares figures tutélaires sous lesquelles ranger un déplacement dans l'espace sans déshonneur: l'écrivain Nicolas Bouvier. Il est question du vide que nous portons en nous. Peut-être aussi de cette solitude que l'on contacte en se dépaysant.