"Je suis au Sénégal, tout près de la Casamance. Sixmille, mon premier projet photo, qui suit pendant un an le quotidien d'un groupe de jeunes rappeurs africains carolos, est à peine clôturé que je me retrouve en Afrique. Pendant un an, j'avais écouté leurs histoires du bled, j'avais observé leur façon d'agir, j'avais cherché à comprendre leur manière de raisonner. L'envie de voir de mes propres yeux ce dont ils parlaient bouillonnai...

"Je suis au Sénégal, tout près de la Casamance. Sixmille, mon premier projet photo, qui suit pendant un an le quotidien d'un groupe de jeunes rappeurs africains carolos, est à peine clôturé que je me retrouve en Afrique. Pendant un an, j'avais écouté leurs histoires du bled, j'avais observé leur façon d'agir, j'avais cherché à comprendre leur manière de raisonner. L'envie de voir de mes propres yeux ce dont ils parlaient bouillonnait en moi. Arrivée à l'aéroport de Dakar, on embarque dans une camionnette noire, on traverse la ville et on en sort. On roule plusieurs heures à travers un paysage aride et terne. Je m'attendais aux paysages d'agences de voyages à des décors dont les couleurs sont en vibrance +67. Mais ce que je vois, c'est du sable rouge et des broussailles. La proximité du désert. Et cette chaleur qui te colle au siège, cette pellicule de sueur qui deviendra ta seconde peau. Mes yeux rafalent et enregistrent. Presque de la 4K. L'odeur des poissons sortis depuis trop longtemps de l'eau. On arrive, enfin. Il fait noir, je ne vois rien autour de nous à part la grande maison de blocs gris en béton. Les lampes frontales sont de sortie. On se pose à l'intérieur, à même le sol et on nous apporte un grand plateau de riz avec des boulettes de poisson. On mange à notre faim, sour na. Cette image s'inscrit dans le projet photographique Toubab, toubab! Ce projet est une pause. C'est un mois et demi de confrontations entre moi-même et mes constructions mentales européennes. C'est trois semaines de ramadan dans une maison sans eau courante ni électricité, perdue au milieu de nulle part, et trois semaines en banlieue de Dakar. C'est une langue que je ne comprends pas. C'est du thiéboudienne tous les deux jours. C'est des regards constants, intrigués ou méfiants face à ma blancheur. C'est cette conception du partage et de communauté qui semble innée chez eux. C'est une pause après Sixmille. C'est une pause avant Chaque jour, je suis avec toi. C'est une douceur photographique entre deux raz-de-marée."