Toute sa vie, Nina Simone a semblé comme en exil -et c'est sans doute en partie pour cela que sa voix a tant bouleversé. Dans sa quête éperdue d'un foyer, la chanteuse-pianiste a longtemps erré, du sud au nord des États-Unis, de l'Afrique à l'Europe. Au début des années 80, c'est à Paris qu'elle a échoué. Seule, les poches vides, et la santé mentale de plus en plus fragile, elle cachetonne dans de petites salles de la Rive gauche. C'est également à ce moment-là qu'elle y enregistre Fodder on My Wings pour le label Carrère. Peu commenté à l'époque, l'album est longtemps resté dans un angle mort de sa disc...

Toute sa vie, Nina Simone a semblé comme en exil -et c'est sans doute en partie pour cela que sa voix a tant bouleversé. Dans sa quête éperdue d'un foyer, la chanteuse-pianiste a longtemps erré, du sud au nord des États-Unis, de l'Afrique à l'Europe. Au début des années 80, c'est à Paris qu'elle a échoué. Seule, les poches vides, et la santé mentale de plus en plus fragile, elle cachetonne dans de petites salles de la Rive gauche. C'est également à ce moment-là qu'elle y enregistre Fodder on My Wings pour le label Carrère. Peu commenté à l'époque, l'album est longtemps resté dans un angle mort de sa discographie. Son importance est aujourd'hui réévaluée, à la faveur notamment d'une nouvelle réédition. Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi: il sonne comme l'un des plus personnels et intimes de celle qui est née Eunice Waymon. Sur son album sorti quatre ans plus tôt, Baltimore, enregistré au studio Katy de Marc Aryan, à Ohain, Nina Simone avait laissé la main à son producteur, Creed Taylor. Un "lâcher-prise" qui ne lui ressemblait pas. Le résultat lui laissera d'ailleurs un souvenir "mitigé", le disque flirtant avec la pop ou même le reggae. Sur Fodder on My Wings, la chanteuse reprend le contrôle, uniquement entourée des musiciens qui continuent alors de l'accompagner sur scène: le bassiste Sylvin Marc, Paco Séry à la batterie et Sydney Thiam aux percussions. Le disque démarre avec I Sing Just to Know That I'm Alive, qui sonne tel un manifeste, à un moment où l'étoile de la musicienne a fortement pâli. Nina chante comme on l'a rarement entendue: joyeuse, légère, lumineuse, portée par des cuivres supplémentaires. Plus loin, elle répète, ad lib, " Vous êtes seuls, mais je désire être avec vous", à la manière d'une incantation jubilatoire, avant de reprendre, toujours en français dans le texte, le spiritual Il y a un baume à Gilead, presque apaisée. Sur Liberian Calypso, c'est encore plus frappant. Guillerette, elle s'y remémore les nuits chaudes de Monrovia, à la fin des années 70, où elle dansait jusqu'au bout de la nuit, terminant à moitié nue. Comme toujours chez Nina Simone, la désinvolture ne tient toutefois qu'un temps: la colère et l'amertume ne sont jamais très loin. Il est difficile de ne pas entendre son ironie dans Color Is a Beautiful Thing, tandis que sur Le Peuple en Suisse, elle évoque son incompréhension d'un pays où elle a atterri après son escapade africaine au Liberia. Sur Alone Again Naturally surtout, elle change les paroles de la scie variét' de Gilbert O'Sullivan pour évoquer la mort de son père, qu'elle a à la fois adoré et détesté ( "And I was oh so glad, and it was oh so sad"). En bout de disque, la reprise du traditionnel Thandewye, déjà enregistrée sur un live de 1974, la voit sombrer dans le chagrin et la désolation totale, mais avec un éclat inouï. Soit un mélange de fragilité et de force qui résume à la perfection l'art de Nina Simone. Près de 20 ans après sa disparition, il sème toujours autant le trouble.