Envoyée spéciale
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Envoyée spéciale DE JEAN ECHENOZ, ÉDITIONS DE MINUIT, 320 PAGES. 9 Ce n'est pas la moindre des ironies du livre. Cacher derrière un titre au fort parfum journalistique (Envoyée spéciale) une histoire dans laquelle il apparaît rapidement impossible de s'en tenir strictement aux faits. Tout commence dans les bureaux des services secrets français, de nos jours. A 68 ans, le Général Bourgeaud est sur le point de se retirer. Sur le point seulement. Car il veut encore monter une opération en douce "pour ne pas perdre la main. Pour s'occuper. Pour la France". C'est le coup classique de la dernière affaire. Sauf que classique, celle-ci ne le sera à aucun moment, qui cherchera à s'adjoindre, pour les besoins d'une délicate manoeuvre d'Etat, les services charmants de Constance, une Parisienne oisive et "amoureusement insatisfaite", interprète quelques années plus tôt d'un tube planétaire. La même Constance qui, par une suite parfaitement orchestrée de circonstances absurdes dont il convient ici de ne pas gâcher le pouvoir hilarant ("un mode opératoire désinvolte comme on traiterait le premier baron Empain venu"), se verra bientôt, un peu malgré elle, confier la tâche de déstabiliser la Corée du Nord -rien que ça. En 1976, Jean Ricardou théorisait l'école du Nouveau Roman: "Ainsi le roman est-il pour nous moins l'écriture d'une aventure que l'aventure d'une écriture." Pourquoi choisir?, lui répondrait Jean Echenoz (lire son interview page 38). De Paris jusqu'aux rives de la mer Jaune en passant par les éoliennes de la Creuse: prenant place au sein d'un vaste monde de complots internationaux, son intrigue génialement fuyante ne ménage pas ses efforts -ni son excellent casting de seconds rôles. Mais c'est, comme toujours chez l'auteur des Grandes Blondes, dans la force même de son style que le livre connaît peut-être ses rebondissements les plus romanesques -et son meilleur suspense. Détricoté, voire parodié, le roman d'espionnage est en l'occurrence une base qu'il ne cesse de pervertir dans ce dernier livre. Espions qui s'ignorent, agents superbement incompétents, et jusqu'au narrateur du récit, un peu dépassé par les événements qu'il tente de couvrir ("Ici, nous avions prévu de transcrire le détail de cette conversation. (...) Nous étions sur le point de le faire mais voici que tinte à la porte, en intervalle de tierce majeure descendante, le double gong de la sonnette. "): personne ne prend la peine de croire beaucoup à sa mission dans Envoyée spéciale. Metteur en scène qui leur fait jouer des rôles tout en se jouant constamment d'eux, Echenoz témoigne à l'égard de ses personnages d'un amusement fondant. Incessants mouvements de caméra, alternance des focalisations, désordonnements, zooms inattendus ou miniatures documentaires traitées avec l'apparence du plus grand sérieux (considérations sur le cimetière de Passy et sa salle d'attente chauffée, sur les carpes vivotant dans les aquariums des restaurants chinois, ou sur l'absence saugrenue d'éléphants dans la Creuse): Envoyée spéciale ferait un film déconcertant. Mais il y a ceci de remarquable, avec l'inventivité inouïe qu'Echenoz déploie sur la page: elle est constamment aérienne -jamais hystérique. Roman d'espionnage dans lequel l'intrigue finit elle-même par être prise en filature, Envoyée spéciale est un récit qui éthérise, ironise et relativise sans cesse ses propres fondations. L'histoire, d'ailleurs, se termine exactement là où elle avait commencé, grande boucle gratuite, magistrale et comploteuse, dévidée au fil d'un seul credo: ne rien prendre au sérieux, si ce n'est la littérature. YSALINE PARISIS