Lorsque les talibans occupent les trois-quarts de l'Afghanistan, entre 1996 et 2001, parmi les délirantes mesures prises par ces sunnites extrêmes, il y a l'interdiction du chant. Synonyme de vagabondage moral et de plaisir, donc de pêché ultime. Assez naturellement, au lendemain de la défaite de ces terroristes de la pensée, dans un pays toujours insécurisé, la société afghane veut se libérer l'esprit. Et le corps. La musique fait forcément partie de cette configuration, d'où la création d' Afghan Star, rapidement devenu l'un des shows télé l...

Lorsque les talibans occupent les trois-quarts de l'Afghanistan, entre 1996 et 2001, parmi les délirantes mesures prises par ces sunnites extrêmes, il y a l'interdiction du chant. Synonyme de vagabondage moral et de plaisir, donc de pêché ultime. Assez naturellement, au lendemain de la défaite de ces terroristes de la pensée, dans un pays toujours insécurisé, la société afghane veut se libérer l'esprit. Et le corps. La musique fait forcément partie de cette configuration, d'où la création d' Afghan Star, rapidement devenu l'un des shows télé les plus regardés du pays. En 2009, y fait sensation une toute jeune femme, Elaha Soroor, dont la vie est déjà un roman vécu à la première personne. Née en 1988 en Iran parce que sa famille a fui une autre guerre, elle y passe ses quatorze premières années, avant de revenir dans son pays d'origine et de prendre assez vite la mesure d'un féminisme combattant tous les conservatismes. Cela passe par le journalisme et l'éducation des filles, ostracisées par les talibans, mais aussi par la voie musicale. À l'insu de ses parents, elle se présente à Afghan Star, qui scelle son destin. Elle impressionne l'audience comme le jury mais le simple fait d'être femme chantant à la télévision, d'être jeune et sans peur, choque la part la plus conservatrice de la société afghane. Les menaces s'accumulent, y compris celles de mort portées sur elle et sa famille. L'exil à Londres n'a pas que des conséquences désastreuses: il permet aussi à Elaha de croiser la route du collectif Kefaya, assemblage hétéroclite d'instrumentistes de diverses nationalités, autour du guitariste italien Giuliano Modarelli et du claviériste Al MacSween, tous deux également producteurs. Elle prend donc part à un premier album à l'automne 2016, partagé avec d'autres vocalistes: le zakouski du plat principal qu'est Songs of Our Mothers où Elaha assure l'essentiel du chant. Dans un contexte où, en quelques jours d'enregistrement à Oxford, porté par une douzaine de musiciens, l'album pivote clairement autour de la nécessité de raconter " les chansons de nos mères". Celle évidemment d'Elaha -qui parle farsi, la langue persane- mais plus largement, de toutes les femmes dont la négation et l'exploitation nécessitent, pour survivre, un degré suprême de résilience. Au-delà d'une ethno-pop qui peut être électrique- comme dans le morceau d'ouverture-, voilà donc l'impression qu'intensité et dévotion à la musique constituent bien le message. Sans comprendre les thèmes précis des chansons, les ondulations de l'album donnent du champ aux cuivres et aux cordes, propulsés par la voix magique de cette candidate de télécrochet à l'extraordinaire destin.