DE JON SAVAGE, ÉDITIONS ALLIA, TRADUIT DE L'ANGLAIS, 831 PAGES.
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DE JON SAVAGE, ÉDITIONS ALLIA, TRADUIT DE L'ANGLAIS, 831 PAGES. En 1991, le prestigieux éditeur anglais Faber and Faber publie England's Dreaming: les 688 pages de la traduction française -parue en 2001 chez Allia- déroulent l'analyse méthodique de ce que fut le punk, donnant logiquement le rôle des divas de la saga aux Sex Pistols. D'emblée, l'ouvrage de cet ancien de Cambridge, né en 1953, créateur en 1976 du fanzine London's Outrage, constitue l'ultime référence du genre: le truc s'installe entre reportage à vif des plaies encore béantes et décoction des mécanismes socio-fashionistas d'époque. En réalité, il s'agit plutôt d'une sorte de trauma entre marginalité vécue -les Pistols y compris vivent sur des salaires de misère- et légendification pour les générations ultérieures. Le grunge, par exemple, tirant tout le bénéfice financier du radicalisme punk. Malgré la dimension himalayesque du bouquin, Savage n'a utilisé qu'un dixième de ses dizaines d'heures d'interviews réalisées en 1988 et 1989, les mémoires des protagonistes étant alors " encore vives et non polluées par des couches de mythes et d'historiographie". C'est ce qu'il écrit dans l'intro de The England's Dreaming Tapes, qu'Allia publie 2 ans après la sortie anglaise. Le journaliste-écrivain retourne donc à la matrice première, explorant la personnalité de 58 acteurs de ces années-là au fil d'interviews qui vont de 3 pages (Jamie Reid, graphiste des Pistols) à 28 (Glen Matlock, premier bassiste des Pistols). A l'exception d'un des 11 chapitres consacré à New York, le livre est intégralement anglais. Il constitue autant une fascinante dissection microscopique des acteurs du mouvement qu'un ouvrage sur la pauvreté, la dérive, la défonce, la jouissance, le rock, la baise d'avant-sida, les branleurs poseurs adorateurs de Roxy Music, héros d'une Grande-Bretagne mid-seventies économiquement à genoux, qui accouche de personnages théoriquement No Future. Savage pose les bonnes questions et s'intéresse aussi aux parcours persos de ces mecs et filles working ou low middle class, pour la plupart saisis dans un tourbillon qui va les dépasser, les flatter, les engloutir, les rendre célèbres -généralement un peu tout cela à la fois-, voire les anéantir (Vicious) alors qu'ils ont à peine 20 ans. Cela se lit comme un improbable roman mixant Dickens, Orwell et Bowie: on y suit Rotten en épidermique naturel, Joe Strummer, en ex-squatter fils de papa diplomate, Matlock, en témoin de la cabale mégalo montée par Mc Laren, entre autres. Aux côtés d'autres témoignages plus rares: ceux, par exemple, de Wally Nightingale, premier chanteur (avorté) des futurs Pistols (1956-1996) et d'Anne Beverley, maman junkie de Sid Vicious, qui parle de son emblématique, tragique et pathétique gamin. Le tout formant une histoire pour le moins invraisemblable, mais vraie... l PHILIPPE CORNET