DE JOEL & ETHAN COEN. AVEC JEFF BRIDGES, JOHN GOODMAN, STEVE BUSCEMI. 2 H 00. DIST: UNIVERSAL.
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DE JOEL & ETHAN COEN. AVEC JEFF BRIDGES, JOHN GOODMAN, STEVE BUSCEMI. 2 H 00. DIST: UNIVERSAL. Sorti 2 ans après Fargo, en 1998, The Big Lebowski avait quelque peu décontenancé les aficionados des frères Coen qui, pour le coup, lâchaient la bride d'un imaginaire particulièrement délirant. L'équipée hautement improbable d'un loser de Los Angeles et de ses potes partenaires de bowling était toutefois de celles dont on fait les films cultes, statut que le temps a confirmé; 13 ans et une dizaine de visions plus tard, l'histoire du Dude n'a rien perdu de ses hilarantes vertus il est vrai. Après Hammett dans Miller's Crossing, les frangins rendent ici un hommage détourné à Raymond Chandler -celui de The Big Sleep à la mode Howard Hawks s'entend, tant l'intrigue apparaît opaque. Là n'est pas l'essentiel, il est vrai, d'un film qui, à la suite d'une erreur sur la personne, plonge Jeffrey "The Dude" Lebowski, un glandeur apathique porté sur la marijuana et le White Russian en même temps que sourcilleux sur ses tapis, dans une sombre histoire de kidnapping impliquant la (jeune) femme de son millionnaire d'homonyme. The Big Lebowski ne s'écartera guère, ensuite, d'une ligne passablement embrumée quoique cohérente, instituant notamment le bowling et l'apathie comme un art de vivre. Et adoptant pour figures centrales un trio de glandeurs magnifiques -Jeff Bridges, dans le rôle qui fera de lui une icône, et les guère moins impayables John Goodman et Steve Buscemi-, secondés par une galerie de personnages excentriques -la palme à Julianne Moore, en artiste vaginale. On mesure la dimension allumée, autant que subversive d'ailleurs, d'une £uvre allant bien au-delà de la comédie objectivement déjantée, pour offrir un contre-point ironique à la culture tyrannique de la réussite, à quoi se greffe un portrait grinçant de génération. C'est là, assurément, l'un des sommets des Coen, attesté encore par l'inventivité de la mise en scène comme la finesse de l'écriture -les dialogues sont un feu d'artifice incessant, crépitant dans les lebowskismes qui balisent le film, façon " It really tied the room together", " You're entering a world of pain" ou autre " This is not 'Nam. This is bowling. There are rules." Le reste, marmotte balancée dans la baignoire, cendres déversées avec vent de face, boule de bowling léchée et on en passe, appartient à l'histoire, et fait de ce film un classique absolu, indémodable et irrésistible. Interactifs ou classiques, les compléments sont à la hauteur. Entre l'introduction à une restauration (forcément fumeuse) et un making of d'époque, on y découvre par exemple le Lebowski Fest, témoignage éloquent du phénomène culturel que constitue désormais le film, objet d'un festival annuel rameutant des milliers d'adeptes du culte du Dude. L'amateur peut aussi effectuer une visite virtuelle du Los Angeles de Jeffrey Lebowski, invitation au pèlerinage où l'on apprend, par exemple, que le Hollywood Stars Lane, situé au 5227 Santa Monica Boulevard, et qui prêtait ses pistes au film, a cédé la place à une école fondamentale, histoire de former les Achievers de demain... Enfin, Jeff Bridges soi-même commente les clichés panoramiques qu'il a pris tout au long du tournage, suivant en cela son excellente habitude, et qui en offrent une fascinante vision hors-cadre. Le tout approchant de ce que, en bowling, on appelle un strike. Dudissime. JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS