Un homme sort de chez lui -" Je sors par la porte, je rentre par la porte". Et marche, comme tous les jours, des heures, suivant un même parcours -" J'use principalement la semelle. J'entame le caoutchouc. Mon pied cogne plus que je ne le souhaiterais mais chaque jour je poursuis". Un parcours dans un monde tellement urbain, et à ce point dessiné par les hommes que son regard en est à jamais façonné: " Je vois des lignes murs, des lignes cellules, des lignes tableaux, des lignes grilles. Partout je regarde et...

Un homme sort de chez lui -" Je sors par la porte, je rentre par la porte". Et marche, comme tous les jours, des heures, suivant un même parcours -" J'use principalement la semelle. J'entame le caoutchouc. Mon pied cogne plus que je ne le souhaiterais mais chaque jour je poursuis". Un parcours dans un monde tellement urbain, et à ce point dessiné par les hommes que son regard en est à jamais façonné: " Je vois des lignes murs, des lignes cellules, des lignes tableaux, des lignes grilles. Partout je regarde et ça coupe. Segments courts et lignes brisées amoncelés en jungle. Je regarde les barres, je regarde les tours, je regarde les plots, je regarde les blocs. Des escaliers numérotés, des classements alphanumériques." Un regard devenu dessins dans Monde parallèle, le premier album de Clément Charbonnier Bouet, jeune auteur sorti de nulle part à qui il aura fallu trois ans d'introspection, beaucoup de balades et encore plus de traits à la règle ou au compas pour achever cette première oeuvre, en tous points remarquable. Ni oeuvre autobiographique, ni documentaire sur la banlieue (terme qui n'est d'ailleurs jamais utilisé ici), le Monde parallèle de Clément Charbonnier Bouet impose d'emblée son esthétique et sa petite musique: des gros traits noirs qui résument, épurent et font la synthèse d'un environnement bétonné, sur lesquels viennent se poser des mots simples et des phrases courtes donnant écho au monologue intérieur de cet anonyme qui marche pour ne pas se figer, à la fois prisonnier et protégé par son milieu urbain -" Comme tout un chacun, j'ai bien essayé de quitter. Cela m'a passé". Le tout forme une oeuvre complètement atypique, sans références autres que la profession de graphiste et de designer de l'auteur, mais dont l'originalité et la force d'évocation, particulièrement anxiogène, ont immédiatement séduit Lewis Trondheim et tous ses collègues de l'Association: " J'ai envoyé un mail à une dizaine d'éditeurs le jeudi soir, les mails que je trouvais sur leur site", nous a expliqué l'auteur à Angoulême, pour ce qui restera sa toute première interview. " Le vendredi matin, j'avais un mail de Lewis qui trouvait ça intéressant. Pour moi, après avoir été tout seul dans mon trou pendant trois ans, et après avoir beaucoup appris à me taire avant d'apprendre à parler, c'était déjà gagné. J'ai juste essayé de dessiner mon propre regard. La suite? Je ne sais pas encore, j'ai quelques pistes. Je marche encore, mais j'ai changé d'environnement."