Saint Laurent
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Saint Laurent DE BERTRAND BONELLO. AVEC GASPARD ULLIEL, JÉRÉMIE RENIER, LOUIS GARREL. 2 H 24. DIST: TWIN PICS. 8 "Même si Saint Laurent a existé, nous faisons un film de fiction." Exprimée, à toutes fins utiles, par Bertrand Bonello dans les bonus de Saint Laurent, la formule a, pour ainsi dire, valeur de mode d'emploi pour un film en tous points fascinant (le second consacré au styliste en quelques mois, après le Yves Saint Laurent de Jalil Lespert). S'écartant résolument des canons du biopic, un genre pour lequel il n'avait, explique-t-il encore, que fort peu d'attirance, le réalisateur de L'Apollonide fait oeuvre singulière, en effet, s'insinuant dans l'esprit même du créateur, le temps d'une décennie libre et tourmentée, celle courant de 1967 à 1976. Soucieux par ailleurs de "montrer ce que ça coûte à Yves Saint Laurent d'être Yves Saint Laurent", il articule son scénario en trois actes -"le jeune homme, la rock star, YSL"-, suivant une ligne de dépression qui conduirait du jour à la nuit, et bientôt jusqu'aux limbes. C'est d'un voyage mental et sensoriel qu'il est avant tout question ici, exercice dans lequel Bonello excelle, pour livrer un portrait kaléidoscopique subjectif où l'homme et l'artiste se confondent, alors qu'YSL (Gaspard Ulliel, sidérant) tente, tant mal que bien, de s'accommoder du "monstre" qu'il a enfanté. Riche perspective, que celle-là, pour un film confrontant le créateur à son génie mais aussi à ses démons, dans un ballet chavirant où l'euphorie s'estompe, inexorablement. S'il y a là une décade prodigieuse, en effet, qui le verra imposer sa griffe sur son temps et au-delà, Saint Laurent en sort pour sa part exsangue -"YSL pour Yves est seul", même si gravitent autour de lui Pierre Bergé (Jérémie Renier), bien sûr, mais aussi le fantôme de Jacques de Bascher (Louis Garrel). Mais si le film glisse ainsi insensiblement de l'exubérance aux ténèbres, Bonello se soustrait magistralement à une exposition trop littérale, par la grâce d'une mise en scène haute couture, où le raffinement le dispute à la sensualité; la virtuosité au vertige, en un mouvement sinueux. Il faut voir ainsi le défilé de 1976 faire l'objet d'un stupéfiant split screen à la manière de Mondrian (écho à la collection éponyme qui, en 1965, avait assis la réputation du couturier); ce même split screen qui confronte lumineusement l'art du couturier à la marche du temps. Au-delà, du reste, de l'ombre de Saint Laurent se profile bientôt la fin d'une époque, motif cher à l'auteur trouvant ici une expression d'une rare élégance. On ne s'explique pas, à vrai dire, comment un tel film a pu être boudé par les jurés du festival de Cannes (refrain connu), les César tout proches faisant office de potentiel lot de consolation, puisque Saint Laurent trône en tête des prétendants avec pas moins de dix nominations... JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS