"Cet album, c'est un peu ma crise de la quarantaine. Des gens s'achètent une Porsche, moi je sors un disque solo, chacun son truc (rires)." Cela faisait un petit moment qu'il y pensait. Moitié de Air, duo fameux formé avec Jean-Benoît Dunckel, Nicolas Godin (Paris, 1969) a toujours aimé traîner aux frontières de la pop. Cette fois-ci, trois ans après la BO inspirée du Voyage dans la lune de Méliès (et 17 ans après l'initial Moon Safari -emblème cotonneux de la French Touch, dont Air sera l'un des commis les plus élégants et les plus... lunaires), Godin prend carrément la tangente. Rencontré à Bruxelles, le Français explique: "J'avais l'impression qu'on était devenu prisonniers d'une formule. On s'est figé petit à petit, on s'est fait piéger. En tournée, j'en avais marre de jouer tous les soirs les mêmes chansons, de ne plus apprendre de nouvelles choses. Du coup, quand je suis rentré chez moi, je voulais juste écouter de la musique classique pour me changer les idées. Mais je n'avais pas l'intention de faire un disque. "
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"Cet album, c'est un peu ma crise de la quarantaine. Des gens s'achètent une Porsche, moi je sors un disque solo, chacun son truc (rires)." Cela faisait un petit moment qu'il y pensait. Moitié de Air, duo fameux formé avec Jean-Benoît Dunckel, Nicolas Godin (Paris, 1969) a toujours aimé traîner aux frontières de la pop. Cette fois-ci, trois ans après la BO inspirée du Voyage dans la lune de Méliès (et 17 ans après l'initial Moon Safari -emblème cotonneux de la French Touch, dont Air sera l'un des commis les plus élégants et les plus... lunaires), Godin prend carrément la tangente. Rencontré à Bruxelles, le Français explique: "J'avais l'impression qu'on était devenu prisonniers d'une formule. On s'est figé petit à petit, on s'est fait piéger. En tournée, j'en avais marre de jouer tous les soirs les mêmes chansons, de ne plus apprendre de nouvelles choses. Du coup, quand je suis rentré chez moi, je voulais juste écouter de la musique classique pour me changer les idées. Mais je n'avais pas l'intention de faire un disque. " Le voilà, pourtant, ce premier album solo. Il s'intitule Contrepoint, et c'est forcément un... contrepied. Un disque hors le rock ("J'adore cette musique. Faire du bruit avec une guitare, juste pour le plaisir, c'est génial. Mais quand t'as quinze ans... Après, tu peux passer à autre chose"). Un album à la fois ludique et surprenant, qui comme tout ovni n'arrête pas de zigzaguer: entre les genres, les références, et même les langues (disque foncièrement "continental", on y entend de l'allemand, de l'italien, du portugais)... S'il ne tient pas en place, Contrepoint suit malgré tout un fil rouge: Bach. Chaque morceau de l'album part en effet, d'une manière ou d'une autre, d'une oeuvre du génial compositeur. Le classique, Godin tourne autour depuis un moment -d'abord et avant tout via les musiques de film, son obsession. Quant à J-S Bach, c'est via un documentaire sur le pianiste Glenn Gould, et la manière dont celui-ci s'est réapproprié l'oeuvre du maître, que le claviériste-bassiste de Air s'est plongé plus avant dans l'oeuvre. "Bach, c'est la source ultime. Avec Le Clavier bien tempéré, il a écrit quelque chose comme la grammaire musicale. Il a établi les règles pour les 400 années qui allaient suivre. Et en même temps, son génie n'est pas écrasant. Il permet de développer sa propre vision des choses. Avec d'autres, c'est plus difficile de s'approprier leur monde. Jouer du Chopin à l'harmonica, par exemple, c'est impossible. Par contre, avec Bach, cela reste génial. Il permet une vraie liberté de création sur un matériau qui n'est pas le vôtre."Nicolas Godin n'est évidemment pas le premier artiste pop à se frotter au classique. Loin de là. Si, sociologiquement parlant, les deux mondes continuent de se regarder de travers, musicalement, les frontières ont toujours été poreuses. L'exemple le plus évident reste les Beatles. Au hasard: un morceau comme Revolution n°9 s'est inspiré des expérimentations de Stockhausen, tandis que Blackbird a carrément été pioché dans une bourrée de Bach, issue de sa Suite pour luth en mi mineur (BW996) -"Bach a toujours été un de mes compositeurs préférés", dixit McCartney, qui écrira plus tard son propre oratorio. Pour la pop, la musique classique est un moyen de trouver de l'inspiration. Dans certains cas, elle est aussi une façon d'étendre les limites du terrain de jeu. Quitte à glisser vers le pompeux, ou même le kitsch: voir les horreurs commises au nom du rock progressif -trouvant plus souvent dans la "grande musique" matière à se palucher qu'à réellement bouger les lignes-, ou les multiples déclinaisons "goes symphonic" (l'album live S&M de Metallica, pour n'en citer qu'un). Depuis, tous les genres y sont passés. La musique électronique, en premier lieu, qui a pioché une bonne partie de son ADN dans la musique concrète ou les répétitions du courant minimaliste du XXe siècle. Quelqu'un comme Edgar Varèse, fasciné par les machines, est régulièrement cité comme l'un des fondateurs de la musique électronique. Stockhausen est vénéré par Kraftwerk ou Björk, Terry Riley par quelqu'un comme James Murphy (dont le 45:33, signé LCD Soundsystem, était encore un clin d'oeil à 4'33, la composition "muette" en trois mouvements de John Cage). Auteur de plusieurs tubes disco, Arthur Russell a quant à lui bossé avec Philip Glass -tout comme Aphex Twin. Quant au superhéros techno Carl Craig, il s'est carrément attaqué au Boléro de Ravel, en compagnie de Moritz Von Oswald... Même l'EDM s'est mise au classique: en juillet dernier, entre un set de David Guetta et Avicii, le festival Tomorrowland a accueilli l'Orchestre national de Belgique... Le hip hop n'est pas en reste. Le site de référence, Whosampled, a listé les compositeurs classiques les plus "pillés" -de Carl Orff, repris par Nas, à Chopin, cité par NTM. Sans surprise, les trois premières places du podium sont squattées par les "stars" habituelles: Mozart (3e), Beethoven (1er) et Bach (2e), forcément, dont l'oeuvre a réussi à titiller jusqu'à Eminem... Star de 2015, Kendrick Lamar s'apprête quant à lui à interpréter plusieurs titres de son dernier album To Pimp a Butterfly, avec l'Orchestre national des Etats-Unis. Cela se passera le 20 octobre au Kennedy Center de Washington, sous la direction de Steven Reineke, spécialiste de ce genre d'exercices. Le jeune chef Jimek, alias Radzimir Dêbski, s'est lui aussi attaqué au hip hop. Avec l'Orchestre symphonique de la radio nationale polonaise, il s'est lancé dans la relecture d'une trentaine de... classiques du hip hop, de Tupac (Dear Mamma) aux Beastie Boys (Sure Shot) en passant par A Tribe Called Quest (Electric Relaxation), Kanye West (Flashing Lights), Missy Elliott (Get Ur Freak On)... L'exemple de Jimek est aussi la preuve que les échanges peuvent aller dans les deux sens: plus seulement de la "grande" musique vers les genres plus populaires, mais également de la pop vers les salles de concerts à balcons et velours rouge. Ce ne sont pas des musiciens classiques ou jazz comme Brad Meldhau (reprenant depuis longtemps des morceaux de Radiohead, Nirvana, Oasis...), ou Ludovico Einaudi, qui diront le contraire. Diplômé de la prestigieuse Juilliard School, Nico Muhly n'a pas davantage de souci à travailler avec des groupes indie comme Grizzly Bear... Car si le rock ou la pop ont pu courir derrière une certaine validation, ils sont aujourd'hui complètement intégrés comme cultures en tant que telles. Pour le meilleur, et pour le pire, ils font partie de "l'establishment". Certes, le snobisme n'a pas complètement disparu. Mais les lignes de démarcations se sont largement floutées. Un groupe pop-dance anglais comme Clean Bandit (le tube Rather Be) se réclame autant de Mozart que de Disclosure, sans que cela ne choque qui que ce soit... Pareillement, une marque de boisson énergisante peut organiser un spectacle de break-dance autour de Bach, et remplir sa salle en deux temps, trois mouvements... Parallèlement, les chefs d'orchestre ont montré qu'ils sont des rock stars comme les autres, parfois aussi déglingués qu'un Iggy Pop, ou aussi teigneux qu'un Liam Gallagher -c'est en tout cas ce que raconte la série US Mozart in the Jungle, créée l'an dernier (et basée sur les mémoires de la musicienne Blair Tindall, sous-titrées Sex, Drugs, and Classical Music). La semaine dernière, dans ces pages, Gonzales expliquait même que Kanye West n'aurait pas pu exister sans Liszt, cette pop star avant la lettre... Quant à Contrepoint, pour en revenir à nos moutons, il a beau s'appuyer sur Bach, sa pochette affiche des lèvres pulpeuses au rouge ultra-peps. "C'est fait exprès, explique Godin. Je ne voulais pas que les gens pensent que j'ai fait un disque chiant. Ma démarche reste fun, sensuelle et accessible."Plus que jamais, la musique est donc à l'heure du grand mix. La nouvelle donne Internet a fait le reste: accessibles en quelques clics, toutes les musiques sont désormais égales devant le 1 et le 0. C'en est même troublant. Un scientifique de l'Université de Yale a ainsi réussi à développer un programme capable de générer des musiques assez proches des oeuvres de Bach que pour semer la confusion chez les spécialistes... "Pour un musicien, c'est particulièrement intéressant, s'amuse Nicolas Godin. Cela permet de fantasmer sur le fait de pouvoir entendre un jour une version "pure" des oeuvres... Il n'y a pas ce problème en rock: si Muse reprend les Beatles, je peux toujours réécouter l'original. Mais quand j'écoute une composition classique, je n'entends jamais la version du créateur. J'entends Herbert von Karajan qui donne son interprétation de Beethoven. Mais jamais directement Beethoven... Dans le cas de Bach, en plus, il n'y a aucune indication, juste les notes sur la portée. Du coup, imaginer une machine permettant d'écouter des compositions expurgées de toute intervention humaine, c'est assez fascinant."NICOLAS GODIN, CONTREPOINT, DISTR. WARNER. 8 EN CONCERT LE 10/11, AU THÉÂTRE VAUDEVILLE, BRUXELLES. RENCONTRE Laurent Hoebrechts