Nouvelles visibilités obligent, c'est Instagram qui a mené Alice Gallery vers Aurélie Gravas (Boulogne-Billancourt, 1977). Nulle autre stratégie dans la démarche réticulaire de l'intéressée que celle de " se sentir soutenue par une communauté". Preuve qu'exister par écran interposé, être virtuellement soumis au regard, c'est d'abord et avant tout... exister. Quatre années se sont écoulées entre une première visite dans l'atelier et l'actuelle monstration. Exactement le genre de long compagnonnage qui ne laisse augurer que du bon. Il faut dire que l'artiste a de la ressource, elle qui déploie en parallèle une significative production musicale. Accompagnée par le trompettiste Luc...

Nouvelles visibilités obligent, c'est Instagram qui a mené Alice Gallery vers Aurélie Gravas (Boulogne-Billancourt, 1977). Nulle autre stratégie dans la démarche réticulaire de l'intéressée que celle de " se sentir soutenue par une communauté". Preuve qu'exister par écran interposé, être virtuellement soumis au regard, c'est d'abord et avant tout... exister. Quatre années se sont écoulées entre une première visite dans l'atelier et l'actuelle monstration. Exactement le genre de long compagnonnage qui ne laisse augurer que du bon. Il faut dire que l'artiste a de la ressource, elle qui déploie en parallèle une significative production musicale. Accompagnée par le trompettiste Luc van Lieshout, dont on sait la participation à l'aventure Tuxedomoon, Gravas écrit des chansons et les interprète (via la formation La Femme d'Ali). Est-ce un hasard, la trompette se découvre comme un motif récurrent de ses toiles collées et brossées à la craie, au fusain, à la peinture à l'huile et à l'aérosol? Le début d'une histoire? Certainement pas. " La narration est quelque chose d'insupportable pour moi", affirme-t-elle catégoriquement. Du coup, son travail évoque l'articulation, voire la superposition, de formes empruntées à un lexique -le pied, la tulipe, la palette...- qu'elle s'est constitué pour elle-même. Impossible de ne pas penser à Matisse et à ses "cut-outs". L'excellent historien de l'art Paul Ardenne, qui s'est fendu d'un texte sur l'artiste, sort d'autres références de son chapeau. " Miró, Morandi, Calder, Paul Klee, le Picasso de La Joie de vivre (1947), Yves Tanguy", consigne-t-il avec pertinence. Vrai: il y a la fois tout cela et autre chose. Convoquer les grands noms s'avère certes rassurant et éclairant, mais a pour revers de raboter une oeuvre parfaitement singulière. Celle-ci séduit en ce qu'elle se tisse une remarquable spatialité. Chaque toile -il y a aussi des dessins- déploie son monde, son univers aux couleurs acides dans lequel il est tentant pour l'oeil de chercher refuge. Il est parfois question d'un dedans et d'un dehors mais pas forcément. Ce qui domine ici, c'est l'élaboration de solutions formelles opérantes, ces "je-ne-sais-quoi", ces "presque-rien" qui font que la composition tient, s'impose. Chaque tableau semble plein, mûr, épanoui. " Peindre, pour moi? L'envie de créer un espace devant lequel je puisse rester jusqu'à la fin du monde", écrit Ardenne en citant l'artiste. Habiter, dit-elle. Certes... Mais pas s'installer, ne pas être bourgeoisement au monde: Gravas s'interdit le confort, elle qui convie la menace au coeur des périmètres qu'elle imagine. À l'image du tipi, les agencements de Gravas relèvent à la fois de la solidité et de la fragilité. Une tension les parcourt, peut-être d'ailleurs que celle-ci naît d'un état d'entre-deux comparable au statut de la tente indienne: son travail s'érige au croisement de l'abstraction et de la figuration, pour le dire platement. On retient une oeuvre en particulier qui déterritorialise un personnage emprunté à Sonia Delaunay ( Trois femmes, 1925). Elle illustre parfaitement les forces antagonistes qui s'exercent sur la toile: les angles percent les rondeurs, le noir menace d'absorber la couleur, le trait spontané se rappelle au bon souvenir de la géométrie... L'intranquillité règne ici en maître.