ENTRETIEN JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS, À VENISE
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ENTRETIEN JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS, À VENISEPour les cinéphiles, le nom de Monte Hellman est définitivement associé à Two-Lane Blacktop ( Macadam à deux voies, en vf), road movie existentiel que tourna le réalisateur américain à l'orée des années 70. Envisagé par Universal comme "un Easy Rider sur quatre roues" alignant les bornes de la Route 66, le film devait réussir comme peu d'autres à prendre le pouls de son époque, non sans ouvrir la route pour le Nouvel Hollywood. De quoi installer son réalisateur dans le panthéon des acteurs de la contre-culture américaine, statut n'ayant pas que des avantages, si l'on en juge par le parcours cahotant qui sera le sien. A titre d'exemple, Road to Nowhere, le film qu'il présentait en compétition lors de la dernière Mostra de Venise, était le premier long métrage de Hellman depuis plus de 20 ans -situation qui n'avait pas l'heur de l'affecter outre mesure cependant: "Je ne suis pas resté inactif pour autant", expliquait-il alors sur une terrasse du Lido, ressassant le temps considérable passé dans le "development hell" , cette zone tampon où échouent ces projets qui jamais ne se feront -ceux qu'il eut avec Coppola ou pour Miramax, par exemple-; rappelant aussi Stanley's Girlfriend, son court métrage que l'on avait pu découvrir à Cannes en 2006. Si Hellman a pris son temps pour embarquer sur la route de nulle part, sa carrière avait pourtant débuté à un train d'enfer. Entendez que, comme nombre de cinéastes de sa génération, il fit ses premiers pas chez Roger Corman, pape de la série B et des films au budget rikiki, tournés en deux temps trois mouvements. On était là à la toute fin des années 50, et Hellman accoucha d'un film dont le titre vaut mieux que de longues exégèses: Beast from Haunted Cave. De cette expérience, le réalisateur allait retenir un enseignement utile: "Ce que j'ai appris de plus précieux, c'est combien le budget, cette chose que vénèrent les studios, n'avait aucun sens. Corman n'établissait jamais de budget, il se contentait de dire: voici 75 000 dollars, fais un film." Un précepte qu'Hellman appliquera avec bonheur tout au long des années 60, alignant quelques films qui font aujourd'hui l'objet d'un culte fervent. Ainsi, en particulier, des 2 westerns qu'il tourne à la suite avec son complice Jack Nicholson, The Shooting et Ride in the Whirlwind: "nous ne disposions que d'une semaine entre les 2 films, et il nous a fallu verrouiller les extérieurs, et veiller à ce que tout fonctionne; de quoi booster notre adrénaline. Ce fut l'une des périodes les plus intéressantes et les plus créatives de ma vie." Nicholson -à qui Hellman rend hommage dans Road to Nowhere- ne sera pas de l'aventure de Two-Lane Blacktop, au contraire de Warren Oates, déjà de The Shooting. L'acteur y aura comme partenaires la star de la country James Taylor, le batteur des Beach Boys Dennis Wilson, et la jeune mannequin Laurie Bird, sans oublier les 2 voitures qui s'affrontent sur le bitume: une Chevy 55 et une Pontiac GTO de 1970. Le résultat, ce sera un road movie qui doit autant au western qu'à la Nouvelle Vague et, en tout état de cause, un film sans équivalent dans la production américaine: "Nous sommes arrivés avec une vague à laquelle les studios ne comprenaient rien, se souvient Hellman dans un sourire. Il y avait ce sentiment soudain que quelque chose se passait avec la jeunesse, et de nouveaux cinéastes, et ils nous ont littéralement donnécarte blanche (en français dans le texte). Nous avions un contrat stipulant que nous bénéficiions du final cut, quelque chose que l'on n'obtient jamais, pas même Scorsese. C'était une situation totalement inhabituelle, mais elle n'a jamais duré que 10 secondes, environ, au milieu de 1970." Le temps, en fait, pour l'état-major de Universal, échaudé par l'expérience de Dennis Hopper sur The Last Movie, de se désintéresser des quelques films qu'il avait confiés à de jeunes réalisateurs. Conséquence directe pour Hellman: le réalisateur ne travaillera plus jamais pour un studio, et Two-Lane Blacktop ne connaîtra qu'une diffusion confidentielle, sans le moindre soutien publicitaire. Sa reconnaissance ultérieure, Macadam à deux voies la doit à... Robert Redford: "Toutes les copies avaient été détruites, le film n'existait littéralement plus, lorsque Redford a demandé à Universal de tirer une nouvelle copie pour lui. Une fois celle-ci disponible, ils l'ont distribuée, et cela a coïncidé avec une campagne dans des magasins vidéo pour demander la sortie du film en VHS. Le studio a fini par y accéder et, lentement mais sûrement, le film a trouvé son public." Et pour cause: 40 ans après, on ne peut qu'être frappé par sa modernité, là où son influence sur le cinéma d'un Van Sant, par exemple, est criante. Non, pour autant, que Hellman en ait eu fini de sa malédiction: s'il tourne quelques longs métrages pendant les années 70 et 80 ( The Cockfighter, China 9 Liberty 37, Iguana,...), ceux-ci sont voués à une distribution fantomatique. Quant à ses années 90, elles ressemblent, vues de l'extérieur, à une longue traversée du désert, à peine entrecoupée par le coup de pouce apporté à un Tarantino débutant, dont il aide à financer Reservoir Dogs. N'ayant rien d'un ingrat, ce dernier a renvoyé la balle à son mentor en lui réservant un Lion spécial à l'occasion de la Mostra de Venise. Les aficionados du cinéaste se réjouiront pour leur part d'apprendre que, sans avoir renoué avec l'inspiration de Two-Lane Blacktop, Hellman n'a pas perdu la flamme -démonstration avec Road to Nowhere, thriller doublé d'un film sur le cinéma explorant une ligne de fracture poreuse entre niveaux de réalité, non sans éveiller l'un ou l'autre écho d'un David Lynch. On the road again... MONTE HELLMAN SERA PRÉSENT LE 19 FÉVRIER À BOZAR À L'OCCASION DE LA PROJECTION DE TWO-LANE BLACKTOPET ROAD TO NOWHERE.TWO-LANE BLACKTOPRESSORT EN COPIES NEUVES À PARTIR DU 23 MARS.