DE NATHALIE LÉGER, ÉDITIONS P.O.L. , 160 PAGES.
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DE NATHALIE LÉGER, ÉDITIONS P.O.L. , 160 PAGES. Elle fut tour à tour Candy Loden, pin-up de calendrier glacé, cocote à Broadway, cible de lanceurs de couteaux et assistante à pompons de magie burlesque, second rôle dans La fièvre dans le sang, invitée des shows de Yoko Ono et Lennon, épouse d'Elia Kazan, réalisatrice et interprète de Wanda, enfin, son unique film devenu culte, Prix de la critique au festival de Venise en 1971. Vue d'ici, la vie de Barbara Loden a les allures d'un truc léger, touche-à-tout, presque tourbillonnant. Pas vraiment l'abîme que la principale intéressée, morte d'un cancer foudroyant à 48 ans, confessait pourtant à la fin: " J'ai traversé la vie comme une autiste, persuadée que je ne valais rien, incapable de savoir qui j'étais, allant de-ci de-là, sans dignité." L'exposition médiatique de celle qui fut Miss None -miss rien- pour Arthur Miller dans After The Fall cachait un insondable néant: la Française Nathalie Léger l'a compris, qui s'en empare dans un court récit en associations libres. L'histoire d'une journaliste chargée de rédiger l'entrée "Barbara Loden" dans un dictionnaire de cinéma et qui, happée par la vie de l'actrice, se retrouve bientôt, en lieu et place d'une modeste notice, empêtrée dans ce qui devient une véritable quête. Chacun des contours de la vie de Loden, au carrefour de l'Histoire des Etats-Unis, du féminisme des années 70, du cinéma vérité, de l'immigration polonaise, des avant-gardes artistiques, lui donne des opportunités de fuite, et l'éloigne toujours un peu de la concision attendue. " J'avais le sentiment de maîtriser un énorme chantier dont j'extrayais une miniature de la modernité réduite à sa plus simple complexité: une femme raconte sa propre histoire à travers celle d'une autre." C'est qu'à travers Wanda, son magnifique personnage de femme paumée, Loden ne poursuivait rien d'autre que son propre rôle: " C'est pour ça que j'ai fait Wanda . C'est une façon de confirmer ma propre existence", disait-elle. Le récit éparpillé et vaporeux de Nathalie Léger cherche d'autres preuves, des dizaines d'autres, chez ceux qui l'ont frôlée ou fréquentée -commentaires de Duras, ombre de Marilyn, souvenirs de Kazan- et sur les lieux de tournage de son film, y compris -drôle de road trip charbonneux- dans le no man's land des exploitations minières de Pennsylvanie. En particulier, la bio éclatée poursuit le destin de Barbara à travers ses déclinaisons féminines en miroir: Wanda, bien sûr, mais aussi l'Alma qui l'a inspirée, vraie marginale d'époque, sorte de Bonnie des grands chemins -la noire passivité en plus, l'amour pour Clyde en moins- qu'un braquage conduira à 20 ans de prison dans les années 60. Barbara, Wanda, Alma: 3 destins pétris de coïncidences et d'inadéquations, saisis dans la réverbération d'un même manque de sens, d'un abandon aux désirs d'autrui, d'une encombrante tristesse de vivre. Les séquences consacrées à chacune sont brèves comme une apparition, et les raccords entre les destinées, marqués par des blancs graphiques, laissés bruts: l'une des poutres apparentes du récit de Léger, qui est aussi, en dernière analyse, un véritable laboratoire d'écriture, dans lequel l'auteure expose les errances d'un processus en cours: comment décrire, comment s'approprier sans déformer, comment prendre la tangente sans s'éloigner. Avec la conviction, amortie sur plusieurs couches, que la fiction a décidément à offrir des annexes, des prières d'insérer, des rattrapages aux existences. YSALINE PARISIS