On a d'abord pensé faire l'impasse. Après tout, qui avait envie d'entendre un nouvel album de Jay Z? Un rappeur multimillionnaire dont les dernières sorties semblaient surtout destinées à asseoir son statut de superstar. Un businessman plus occupé à faire fructifier ses affaires qu'à se remettre en cause artistiquement, ne sortant plus de disque sans un juteux contrat d'exclusivité télécom à la clé.
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On a d'abord pensé faire l'impasse. Après tout, qui avait envie d'entendre un nouvel album de Jay Z? Un rappeur multimillionnaire dont les dernières sorties semblaient surtout destinées à asseoir son statut de superstar. Un businessman plus occupé à faire fructifier ses affaires qu'à se remettre en cause artistiquement, ne sortant plus de disque sans un juteux contrat d'exclusivité télécom à la clé. Surtout, le scénario du nouvel album semblait écrit à l'avance. L'an dernier, le Lemonade de Beyoncé a occupé toutes les conversations pop. Le disque revenait notamment sur les infidélités de son mari et comment elles ont failli faire exploser le couple le plus puissant du show-business américain. À partir de là, que pouvait faire Jay Z sinon offrir lui-même un album de repentance? Les premiers commentaires autour de 4:44 ne disaient d'ailleurs pas autre chose: le titre, explique Jay Z, ne fait pas seulement référence au fétichisme de la famille Carter-Knowles autour du chiffre 4 (elle est née un 4 septembre, lui un 4 décembre, et le prénom de leur fille Ivy se prononce comme le chiffre romain IV), il correspond aussi dans ce cas-ci à l'heure à laquelle le rappeur s'est réveillé, au beau milieu de la nuit, pour écrire d'un seul jet son grand mea culpa. La ficelle est grosse? Elle est énorme. Et pourtant... S'il faut expliquer d'où l'on part, il faut aussi reconnaître où l'on est arrivé: en 36 minutes bien tassées, le nouvel album de Jay Z est l'un des plus denses et limpides de sa discographie. De fait, l'exercice de repentance est bien de mise ("My heart breaks for the day I have to explain my mistakes/And the mask goes away, and Santa Claus is fake", sur 4:44). Sur Kill Jay Z, il explique encore son processus: "You can't heal what you never reveal". Mais Jay Z ne se contente pas d'alimenter les rubriques people. L'ancien dealer en profite pour réexaminer ses amitiés (y compris ses plus embarrassantes, cf. Kanye West), ses trahisons ("Fuck Jay Z, I mean, you shot your own brother"), le trajet parcouru depuis les projects de Brooklyn où il a grandi (Marcy Me), réfléchir à l'héritage qu'il laissera, ou évoquer l'homosexualité de sa mère -"Cried tears of joy when you fell in love/Don't matter to me if it's a him or her", sur Smile. Produit entièrement par No I.D., l'album n'offre quasi aucun temps mort. Musicalement consistant, il se permet de sampler aussi bien Nina Simone que Stevie Wonder: qui d'autre que Jay Z peut se permettre de citer de tels géants sans paraître ridicule? Sur The Story of O.J., le rappeur pioche ainsi dans le Four Women de Simone pour évoquer le sort de la communauté afro-américaine. "Rich nigga/poor nigga/Still nigga, still nigga..." Jay Z a beau croire en l'argent et la réussite ("Financial freedom, my only hope"), il sait aussi qu'ils ne suffisent plus... "4:44" RAP. Distribué par Universal. 8 Laurent Hoebrechts