Sur son premier album, l'un de disques de r'n'b les plus intrigants et addictifs de ces derniers mois, KeiyaA fait à peu près tout toute seule: musiques, textes, productions, voix, instruments, etc. Et cela s'entend. Têtu et audacieux, cohérent jusque dans ses moments les plus déliés, Forever, Ya Girl ne pouvait qu'avoir été conçu en solitaire, presque clandestinement...
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Sur son premier album, l'un de disques de r'n'b les plus intrigants et addictifs de ces derniers mois, KeiyaA fait à peu près tout toute seule: musiques, textes, productions, voix, instruments, etc. Et cela s'entend. Têtu et audacieux, cohérent jusque dans ses moments les plus déliés, Forever, Ya Girl ne pouvait qu'avoir été conçu en solitaire, presque clandestinement... De ses quelques premières interviews parues sur le Net, on apprend que la jeune femme vit à New York, mais a grandi à Chicago. On comprend mieux l'ADN de sa musique. Cela fait quelques années maintenant que, de la Windy City, monte une nouvelle génération de rappeurs/chanteurs/musiciens indépendants, s'inscrivant à la fois dans la modernité sans forcément viser la danse et la déglingue, réactivant au passage une posture plus soulful. On pense à Chance The Rapper, Mick Jenkins ou encore Noname, etc. Autant d'artistes que Chakeyia Richmond, de son vrai nom, a fréquentés, jouant même du saxophone sur certains de leurs morceaux. Cette émulation locale a toutefois un revers: même si chacun pousse l'autre en avant, KeiyaA a eu du mal à y trouver sa place. Peut-être aussi parce qu'elle avait besoin de solitude pour sortir la musique qu'elle avait en tête. Elle décide alors de filer à New York. C'est là qu'elle va commencer à accumuler les bribes de morceaux et enchaîner les scènes. Au final, il aura fallu deux semaines à KeiyaA pour rassembler le matériel engrangé parfois pendant plusieurs années et le couler dans un seul et même album (épaulée sur au moins quatre titres par MIKE, rappeur indépendant dont le Tears of Joy sorti l'an dernier partage le même goût pour les productions lo-fi décalées). Enchaînant plus d'une quinzaine de morceaux en 42 minutes, Forever, Ya Girl a le côté flottant de certains disques d'Erykah Badu, et la dimension immersive de ceux du rappeur Earl Sweatshirt. Loin des carrosseries r'n'b rutilantes des hit-parades, la musique de la jeune femme rumine une soul brumeuse ( I Want My Things!) et rêveuse ( Rectifiya). Par certains côtés, elle évoque aussi la liberté du jazz, dont KeiyaA s'est beaucoup nourrie. Car aussi indépendante ou isolée soit-elle ( "I can barely recall, the last time my phone rang", sur Hvnli), la chanteuse n'avance pas sans références. Qu'elle s'attaque à Prince ( Do Yourself a Favor), cite Boris Gardiner ( Every Nigga Is a Star), sample la voix de Nina Simone ou celle de la metteuse en scène afroféministe Ntozake Shange. Sur sa "reprise" de Do Yourself a Favor, elle reprend également les mots de la poétesse jazz et activiste Jayne Cortez, couplant son discours d'affirmation de soi à celui de l'identité afro-américaine. " The moment we put value on us/ The moment we say, "We're enough/ We're enough, we're valuable"/ That's when we change the story", insiste-t-elle sur le court interlude Change the Story. Dans un pays où un Noir peut sortir faire son jogging et ne jamais rentrer chez lui, qui osera dire que les mots de KeiyaA sont vains?